Nous sommes le 3 novembre 2019, au Centre de lancement de satellites de Taiyuan, dans la province du Shanxi, en Chine. Il est 11h22, heure de Beijing. On vient d’envoyer dans l’espace un nano-satellite de type CubeSat équipé d’un propulseur d’un nouveau genre. Ce propulseur, qui permet au satellite de changer d’orbite, utilise comme carburant non pas du xenon, comme c’est le cas la plupart du temps, un gaz qui doit rester pressurisé, mais de l’iode, nettement moins chère et qui se maintient bien sous forme solide.

On doit cette innovation technique à la société ThrustMe ("Propulse-moi"). Cette société, créée en 2017, conçoit des moteurs miniatures qui augmentent la durée de vie des petits satellites en leur épargnant des risques de collision. Rencontre avec Ane Aanesland, fondatrice, avec Dmytro Rafalskyi, de cette société qui se propose de contribuer ainsi à rendre l'industrie spatiale plus pérenne et soutenable.

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Le verbatim ci-après est une retranscription retravaillée et allégée de l'entretien.

Mathieu Rouault : Comment en êtes-vous venue, vous, chercheuse, à imaginer la possibilité de créer une entreprise ?

Ane Aanesland : Dimitri et moi avons commencé à travailler ensemble en 2008. J'avais auparavant repéré ses travaux de post-doctorat alors qu'il était encore en Russie. Les travaux du laboratoire dont il faisait partie étaient très proches de ceux que nous menions au sein du groupe Plasmas froids au Laboratoire de physique des plasmas de l’École Polytechnique que je dirigeais alors.

Je lui ai proposé de me rejoindre pour continuer à travailler sur la miniaturisation de la propulsion des satellites, et il a accepté. L'idée de la création d'entreprise nous est venue, je crois, en 2014, lors d'une conférence aux États-Unis. Alors que nous écoutions des intervenants qui présentaient leur solution, je me souviens m'être retournée vers lui, et lui dire : « nous pouvons faire mieux ! »

Je me suis retournée, j'ai regardé Dimitri et je lui ai dit : "on peut faire mieux !" ~ Ane Aanesland

Mathieu Rouault : Quel service propose ThrustMe, concrètement ?

Ane Aanesland : Nous vendons des systèmes de propulsion pour différents satellites dont la taille peut aller de 3 kilos à plusieurs centaines de kilos. Ces petits satellites circulent en constellation, en orbite autour de la Terre.

Mathieu Rouault : Quels sont vos clients ?

Ane Aanesland : Nos clients sont des constructeurs de satellites. Ce sont des opérateurs classiques, bien connus, comme Airbus ou Thalès. Ce sont aussi des startups qui fabriquent des satellites de plus en plus petits, comme Intelsat. L'envoi de petits satellites en orbite terrestre est en plein essor. On envoie beaucoup de satellites sans moteur dans l'espace. En cas de risque de collision, on ne peut rien faire. Avec nos propulseurs, non seulement l'entreprise conserve son satellite plus longtemps en changeant son orbite, mais plus globalement c'est toute l'industrie spatiale elle-même qui devient plus pérenne et durable.

Dans les locaux de ThrustMe, à Massy, avec Ane Aanesland

Mathieu Rouault : Qui de vous deux, entre Dmytro Rafalskyi et vous a suggéré de se lancer dans la création d'entreprise ? Quels étaient la nature de vos premières discussions à ce sujet ?

Ane Aanesland : L'idée de créer ThrustMe est venue naturellement. En 2014, j'étais au CNRS depuis six ans. Il n'y avait pas eu de recrutement dans mon laboratoire depuis. Dmytro Rafalskyi est un brillant chercheur. Nous voulions continuer à travailler ensemble. Pour cela, fallait-il postuler pour entrer au CNRS ou créer une start up?

Mathieu Rouault : Lancer une entreprise, c'était une manière de continuer une collaboration fructueuse?

Ane Aanesland : Pas seulement. Ma carrière était sur les rails avec le CNRS; Dmytro se trouvait dans une autre situation. C'était un jeune chercheur talentueux qui devait faire des choix de carrière. Il pouvait entrer au CNRS français facilement aussi, je pense. Nous devions faire un choix : quel type de carrière voulions-nous dans le futur ? Quel type de vie ?

Mathieu Rouault : La société est lancée en 2017. Dans quelles conditions ?

Ane Aanesland : La préparation a été très longue. On a commencé à se préparer en 2014 et 2015. Nous avons bénéficié d'un prêt de maturation de la part de Paris-Saclay. L'idée était de mettre sur pied un prototype basé sur nos recherches. En 2016, la SATT Paris-Saclay nous a aidé à faire le transfert de technologie du labo vers une startup. Nous étions toujours dans le laboratoire. Pendant un an et demi, Dmytro était là tous les jours pour mettre au point la technologie. Nous avons recruté nos premiers ingénieurs aussi pour l'aider.

Pendant ce temps, j'ai commencé à me former à la création d'entreprise, notamment via HEC Challenge Plus. J'ai aussi eu de très nombreuses discussions avec les différents entrepreneurs sur des sujets juridiques, business, etc. En 2016, j'ai rencontré environ 150 personnes pour challenger le projet et apprendre d'elles.

Mathieu Rouault : Beaucoup de chercheurs qui, comme vous, ont une idée en tête, renoncent finaelement à se lancer dans la création d'entreprise car ils considèrent que c'est un métier spécifique. Vous-même, avez vous failli renoncer, avez-vous douté ?

Ane Aanesland : Jamais. Je ne suis pas une personne qui doute beaucoup ! J'ai de fortes convictions... qui peuvent changer.

Mathieu Rouault : Peut-être n'avez eu pas eu peur car vous étiez en poste au CNRS ?

Ane Aanesland : Non, ça n'a rien à voir. Lorsque vous décidez de quitter la recherche, c'est très dur d'y revenir. Certaines portes permettent des allers-retours. Pas toutes.

Mathieu Rouault : Faites-vous encore de la recherche ?

Ane Aanesland : Non. Je suis en mise à disposition du CNRS pour une longue durée. De combien de temps, donc? Le premier cas d'espèce cession en un an. La Presse était revenue à 300. Typiquement, tu peux le faire. Six mois passés sans peut être chez rhéteurs, mais après?

Il faut savoir sortir de son amour pour sa propre technologie et voir ce que les clients attendent vraiment. ~ Ane Aanesland

Mathieu Rouault : A partir de quand ne pourrez-vous plus faire demi tour ?

Ane Aanesland : Je ne pense pas à ça. Quand on porte un projet ambitieux, il faut y croire à 100 %. S'il y a un plan B, c'est que cela va échouer ! Il faut savoir se remettre en cause pour prendre les bonnes décisions au jour le jour. Mais il ne faut pas douter tout le temps du projet en lui-même.

Mathieu Rouault : Qu'est ce qui vous paraît le plus important aujourd'hui quand on lance sa boite ? Un financement solide ? Une bonne équipe ? Une excellente idée ?

Ane Aanesland : Bonne question. Sans financement, on peut rien faire. Mais avec beaucoup financement, on peut ne rien faire aussi ! Je pense que l'équipe est extrêmement importante. Quant à l'idée, oui, naturellement, il faut une bonne idée. Mais elle doit répondre à un besoin du marché. Or, ce n'est pas forcement le meilleure technologie qui va rencontrer le mieux le marché. Il faut savoir sortir de son amour pour sa propre technologie et voir ce que les clients attendent vraiment. De notre côté, nous n'avons pas beaucoup changé d'idée sur notre technologie. Elle tient plus du techno-pull que de techno-push.

Mathieu Rouault : Le 3 novembre 2019 en Chine, il y a eu ce lancement dans l'espace d'un nanosatellite équipé de votre propulseur à iode. J'imagine que dans l'histoire de ThrustMe, il y aura un avant et un après...

Ane Aanesland : Bien sûr ! C'était le premier satellite dont le propulseur fonctionnait à l'iode. La NASA a essayé de faire la même chose depuis 2009.

Mathieu Rouault : Vous avez coupé l'herbe sous le pied à de nombreux concurrents. Vous avez aussi ouvert une voie dans laquelle beaucoup vont s'engouffrer. Serez-vous assez forts pour résister à cette concurrence, qui sera sans doute très dure ?

Ane Aanesland : Je pense que notre produit est meilleur. Notre produit est un fit sur le marché. Cela ne veut en aucun cas dire que ce sera encore le cas dans deux ans. Il être vigilant et regarder ses concurrents, comme dans une compétition sportive. Mais il ne faut pas avoir peur, cela ne sert à rien. Il ne faut pas être trop technophile non plus et s'inspirer, sur les questions de commercialisation et d'atteinte du marché, des culture américaines et chinoises. De ce point de vue, nous nous définissons comme une start-up internationale.

Mathieu Rouault : Comment voyez-vous ThrustMe dans les toutes prochaines années ?

Ane Aanesland : Qu'elle permette à l'industrie spatiale d'être pérenne grâce à nos systèmes de propulsion embarqués dans toutes les constellations autour de la Terre !

Mathieu Rouault : C'est le pire que l'on vous souhaite. Merci, Ane Aanesland.