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COVID-19 : sur la toile, chercheurs et vulgarisateurs organisent la bataille de l'information scientifique
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COVID-19 : sur la toile, chercheurs et vulgarisateurs organisent la bataille de l'information scientifique

Alors que près d’un tiers de la population mondiale est confinée, nombre de chercheurs ont décidé de répondre spontanément à la demande d'information des citoyens sur le coronavirus. Voici comment.
COVID-19 : sur la toile, chercheurs et vulgarisateurs organisent la bataille de l'information scientifique

Alors que près d’un tiers de la population mondiale est confinée, nombre de chercheurs ont décidé de répondre spontanément à la demande d'information des citoyens sur le coronavirus. En marge des médias habituels, et en association avec des médiateurs, des vulgarisateurs et parfois leurs institutions de rattachement, ils prennent la parole pour lutter contre mésinformations et fakenews. Voici comment.


Dans les laboratoires, la course aux vaccins et aux traitements est lancée depuis des semaines. Dans les hôpitaux, on court derrière le temps pour sauver un maximum de patients. Dans les rédactions, c'est sur le terrain de l'information que la bataille se joue. Que dire du virus SARS COV2 dont on sait si peu ? Plus que jamais, ce sont les chercheurs que tout le monde veut questionner. Que savent-ils ? Que prédisent-ils ? « Depuis mi-février, n’importe qui dont on sait qu’il est biologiste, sur Twitter ou autre, est assailli de questions à propos du virus ! », raconte Nicolas Minier, doctorant en bio-ingénierie. Certains n’ont même plus le temps de répondre à toutes les sollicitations. Virologue de formation, Tania Louis est médiatrice scientifique depuis quatre ans. Fin janvier, elle publie sur sa chaîne Youtube une vidéo à propos de l’épidémie, qui touche alors principalement la Chine. Elle est depuis régulièrement contactée par des journalistes ou, directement, sur les réseaux sociaux.

La vidéo de Tania Louis diffusée sur sa chaine le 27 janvier dernier

Comme elle, depuis le début de la crise sanitaire, des chercheurs décident de produire eux-mêmes du contenu pour informer le public sur le virus et l’épidémie. Le Café des Sciences, une communauté fédérant des acteurs de la vulgarisation scientifique sur le web, recense sur son site des ressources fiables à propos du coronavirus. La plupart des liens pointent vers des productions de chercheurs, à l’instar de Thibault Fiolet, doctorant en santé publique à l’université Paris-Saclay et auteur du blog Quoi dans mon assiette ?. Sur son blog et sur Twitter, il multiplie les contenus à propos du SARS-CoV-2, comme un Kit de survie pour s’y retrouver : symptômes, tests, traitements et dynamique de l’épidémie.

D’autres ont choisi de parler non pas du virus, mais des circonstances qui découlent des restrictions actuelles. Stéphane Debove, qui tient la chaîne Youtube Homo Fabulus (et le compte Twitter du même nom), s'intéresse au comportement humain. Cet « expert Covid19 autoproclamé » - comme il se décrit lui-même avec dérision sur son compte Twitter - a réalisé une vidéo intitulée Stocker du PQ, un acte irrationnel ?

« On a beaucoup entendu parler des paniques autour du papier toilette. Mais en sociologie et en psychologie, la panique est un mythe. Je trouvais donc intéressant de faire une vidéo à ce sujet », justifie-t-il. Depuis mi-mars, il résume, dans des fils Twitter, des articles scientifiques à propos du coronavirus, mais aussi les rapports du conseil scientifique mis en place à l’occasion de cette crise sanitaire. « C'est notre devoir de mettre notre bagage de connaissances scientifiques au profit de ceux qui n'ont pas les outils pour comprendre ces études et ces rapports », estime-t-il.

Organiser la vulgarisation

Signe de l'appétence des publics pour des informations à la fois digestes et fondées sur la pandémie, les vidéos de Tania Louis et de Stéphane Debove rassemblent un nombre inhabituellement haut de vues pour leurs chaines YouTube. Pour faire face à cette demande, Tania Louis lance, peu après la diffusion de sa vidéo, un appel aux chercheurs, et plus précisément aux biologistes, qui accepteraient de produire des contenus vulgarisés, notamment à destination des journalistes. Dès mi-mars, les restrictions se généralisent dans l’Hexagone. Face à l’abondance de réponse positives, Tania ouvre alors un serveur Discord, un service permettant de créer des serveurs communautaires supportant des salons vocaux ou textuels et de créer un serveur nommé Biologie et Vulgarisation.

Tous s’organisent pour produire des contenus. Pendant que, sur la plateforme vidéo Twitch, Léo Grasset (DirtyBiology) fait participer sa communauté à la conception de son épisode sur le coronavirus, Nicolas Minier, désormais modérateur du Discord, est chargé de dégager les principaux thèmes des futurs articles ou infographies, et de recenser qui travaille sur quel sujet. Un rôle d’organisation primordial : le Discord compte désormais plus de 450 membres dont une centaine de chercheurs, et de nombreux citoyens curieux avides d’informations. Nicolas Minier explique : « chacun peut poser les questions qu’il souhaite ; cela nous permet de savoir quelles sont les interrogations les plus courantes à propos de l’épidémie ». Un internaute s’interroge par exemple sur la possibilité de réutiliser un masque FFP2 après lavage dans un bain d’alcool. En une dizaine de lignes, un chercheur lui répond que beaucoup seront amenés à faire du “DIY” (Do It Yourself, faire soi-même) au vu de la pénurie, mais que malheureusement l’efficacité du procédé n’a jamais été prouvée.

Sur le Discord "biologie et vulgarisation", des "citoyens curieux" peuvent directement interroger des chercheurs à propos de la pandémie. 

Un autre se questionne sur la probabilité d’être infecté si l’on consomme du pain potentiellement « contaminé ». Quelques lignes de calcul plus tard, un chercheur conclut : « C'est pas énorme, mais à l'échelle d'une population, c'est sûr et certain que des personnes sont contaminées par ce biais ». Avant de conclure : « Si tu le manipules avec des gants, te laves les mains, et le cuis au-delà de 60°C pendant un certain temps, ça limite le problème... ou alors attendre qu'il soit rassis ! »

« Les chercheurs ont tous des spécialisations différentes : virologie, microbiologie, bio-informatique, statistique... Cela permet de couvrir un panel d’expertise très large », assure Tania Louis. Pour Anthony Guihur, docteur en biologie végétale, l’objectif premier en rejoignant ce serveur était justement d’entrer en contact avec d’autres chercheurs, spécialistes des coronavirus. « Parfois, on croit qu’être biologiste sous-entend qu’on pourra répondre à toutes les questions sur le virus. Ce n’est pas vrai, et moi-même qui suis docteur en biologie, je ne suis pas spécialiste de ce domaine : j’ai aussi des choses à apprendre ! » C’est là, selon lui, que réside la force de cette initiative : l’interdisciplinarité des scientifiques mobilisés permet d’enrichir la réflexion et d’assurer une veille optimale autour du sujet.

Vers une nouvelle place de la vulgarisation scientifique ?

Car, pour certains, l'information scientifique sur le coronavirus laisse parfois à désirer. « Concernant la pandémie elle-même, les informations essentielles circulent bien dans les grands médias », estime Florian Gouthière, journaliste scientifique, auteur du blog Curiologie, qui vient de rejoindre la rubrique "CheckNews" de Libération. « Mais comme toujours, la parole reste très largement donnée à des personnalités qui ignorent et/ou méprisent les fondements des méthodes scientifiques. On se retrouve avec des pseudo-experts sur tous les plateaux… Quant à la médiatisation des travaux de recherche, elle est catastrophique, au sens où n’importe quel résultat marginal peut être monté en épingle, sans jamais être remis dans le contexte plus global de la recherche dans le domaine. Mais il n’y a là rien de différent avec ce qui se passe hors période de crise. »

Est-ce là le futur de l’information scientifique ? Des ponts de plus en plus courts entre le « sachant » et la « société civile » ? Sur le serveur Discord, un virologue se faisant appeler LuciusLeVirus concède : « la virologie n'est pas facile à vulgariser, beaucoup de mots font peur, et la marge de manoeuvre est étroite avant de tomber dans le faux. » Pour les aider à rendre ces contenus pédagogiques, des vulgarisateurs, vidéastes ou illustrateurs ont rejoint l’initiative. Les premières productions devraient être mises en ligne d’ici une dizaine de jour. Twitter, Medium, ou autres réseaux : chacun publiera le produit de cette collaboration où il le souhaite. « Un site est en cours de création », précise cependant un des utilisateurs.

D’autres initiatives voient le jour, qui mettent elles-aussi les chercheurs au premier rang. Alors que l'INSERM mobilise certains de ses chercheurs pour produire des vidéos didactiques sur le coronavirus, comme celle-ci ; le CNRS lance, le 25 mars, un nouveau podcast - La parole à la science dont les premiers épisodes sont consacrés à ces questions : « Comment naissent les épidémies », « Les citoyens adhèrent-ils aux mesures de confinement » et « Comment le confinement améliore la qualité de l’air ? ».

Certains en appellent même directement aux chercheurs pour lutter contre les fausses informations. Evan Gouy, interne en génétique médicale, a lui décidé de lancer le hashtag #COVID19fake_fr. L’objectif : recenser les fausses informations à propos du virus, et permettre à des chercheurs ou vulgarisateurs de les “debunker”, c’est-à-dire d’expliquer pourquoi elles sont fausses. Comme il l’explique, « de nombreux collègues sont en première ligne dans les hôpitaux et n’ont pas le temps de chasser les fake-news : avec ce hashtag, d’autres peuvent les traiter à leur place ».

Pour Tania Louis, le fait que nombre de chercheurs soient amenés à s’organiser eux-mêmes pour informer les publics « cristallise toutes les observations passées en matière de culture scientifique. On dénonce depuis des années le manque de budget dans ce domaine : aujourd’hui, on en paie les frais, puisque les gens se retrouvent mal informés à propos de l’épidémie ». Cette crise aura-t-elle au moins le mérite de mettre en lumière ces lacunes ?

Nombreux sont les chercheurs et vulgarisateurs à l’espérer. « Qu’est-ce qu’un expert, comment le choisit-on ? Comment les médias peuvent donner la parole aux chercheurs ? Ce sont ces questions qu’on doit de plus en plus se poser dans les rédactions » assure Anthony Guihur. Selon lui, sans journalistes formés à appréhender les enjeux de sciences et société, à comprendre les mécanismes de la recherche ou encore à détecter les biais d’une étude, il est difficile d’assurer la bonne transmission des informations scientifiques. « Donner la parole à un chercheur a du sens. Mais encore faut-il savoir choisir le chercheur adéquat », résume-t-il. Avant de conclure : « le journalisme scientifique est le parent pauvre du journalisme : cette crise sanitaire permet de le montrer ».

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