Pendant 10 ans, le dessinateur Jean-Yves Duhoo a raconté en BD la science en train de se faire dans les laboratoires français. L'album Dans le secret des labos, sorti le 4 octobre, rassemble ces dessins parus dans les colonnes du journal de Spirou.


Rien ne semble devoir troubler le calme de l'atelier du dessinateur Jean-Yves Duhoo en cette journée de fin d'année 2007. Jusqu'à ce fameux coup de fil. Le dessinateur décroche : à l'autre bout de la ligne, c'est Frédéric Niffle, le tout nouveau rédacteur en chef du journal Spirou. Chargé de donner un nouveau souffle à cet hebdomadaire pour la jeunesse, Niffle est à la recherche de nouveaux talents. Et il a vu les dessins de Duhoo dans Capsule Cosmique, un mensuel de bandes dessinées pour enfants qui, quelques mois plus tôt, a cessé de paraître.

La proposition de Frédéric Niffle est enthousiasmante : créer dans Spirou une rubrique consacrée à la science. « J'ai été très surpris et plutôt ému : Spirou est une magazine que je lisais passionnément quand j'étais gosse », se souvient l'auteur de bandes dessinées, qui accepte de relever le défi : raconter chaque mois, en quatre pages, les travaux de recherches menés dans l'ombre des laboratoires français.

Premières esquisses

Jean-Yves Duhoo se met tout de suite au travail. Mais par où commencer, lorsque l'on n'est pas soi-même scientifique ? Et que le cahier des charges est très libre ? Le dessinateur se tourne d'abord vers son réseau. Des amis d'amis d'amis... qui sont chercheurs. « Au tout début, je craignais un peu l'accueil que me feraient les scientifiques », explique Jean-Yves Duhoo. « Je pensais qu'ils jugeraient l'idée de mettre leurs recherches en BD pas très sérieuse ! C'est le contraire qui s'est passé : tout au long de ces années, je n'ai rencontré que des personnes pleines de fantaisie, intéressées par ce medium, curieuses. »

Après quelques croquis préparatoires et quelques entretiens, Jean-Yves Duhoo se lance : il suit un couple de scientifiques de l'unité de Développement, Évolution et Plasticité du Système Nerveux, intégrée depuis dans l'Institut des Neurosciences Paris-Saclay. « J’y suis allé trois jours d’affilée... Je regardais partout, suivait plusieurs équipes, plusieurs domaines de recherches. Je prenais trop d’infos ! En rediscutant avec les chercheurs du labo, j'ai réduit le champ de mon récit. » Et c'est ainsi que paraît, en avril 2008, le premier épisode d'une série qui en comptera 186.

Par la suite, le travail de Jean-Yves Duhoo gagne en célérité. Une seule journée sur place dans un laboratoire suffit, la plupart du temps, pour choisir son sujet et collecter les éléments nécessaires à son récit. Mais la méthode, au fond, restera la même : observer, prendre des notes, des photos, quelquefois se servir d'un enregistreur audio pour ne rien rater d'une conversation très dense avec un scientifique. Puis, rentré chez lui, « noircir du papier » : reprendre ses notes, les réécrire, se documenter et... laisser les idées murir.

Une fois l'angle trouvé, vient alors le moment de la réalisation des planches, que Jean-Yves Duhoo fait relire par l'équipe de recherche pour traquer l'erreur éventuelle qui se serait glissée dans le récit. « Les scientifiques, naturellement, sont très attachés aux détails » s'amuse Jean-Yves Duhoo. « On m'a parfois demandé de rajouter du texte, ce qui rendait la plupart du temps les choses indigestes. Avec le temps, j'ai su me détacher de la parole des scientifiques. Pour l’album, j’ai relu et réécrit certains épisodes, et supprimé des répétitions. »

Après quoi vient le verdict final, celui du rédacteur en chef. Frédéric Niffle lui laisse une liberté totale sur le choix des sujets. Très rares sont les fois où il demande à Jean-Yves Duhoo de modifier ses planches. « Lorsque cela arrivait, c'était toujours parce qu'il ne comprenait pas bien quelque chose », se souvient Duhoo. Au total, entre la visite de laboratoire et la publication de ses planches dans Spirou, environ un mois s'est écoulé.

Jean-Yves Duhoo © Dupuis

Science et BD, duo gagnant

La publication d'un recueil est toujours l'occasion de faire un bilan. Il en va de même pour Dans le secret des labos. Quel est celui que dresse Jean-Yves Duhoo ?

D'abord qu'on ne passe bien la science que si l'on aime ce qu'on y voit. « J’ai toujours travaillé à l’affectif ; mes planches les plus réussies sont sans doute celles qui sont issues des rencontres les plus belles et inspirantes que j'ai eues avec des chercheuses et des chercheurs. Ma visite à l'Observatoire de Meudon, par exemple, me laisse un souvenir inoubliable. »

Ensuite, la bande dessinée est un medium parfaitement adapté à l'explication de contenus scientifiques, texte et image se répondant l'un l'autre, le premier pour restituer des raisonnements, des idées, le second pour montrer, designer, illustrer des objets, des machines, des lieux. « Et puis », ajoute Duhoo, « la BD permet aussi des pas de côtés humoristiques, de glisser des petits gags qui, sans compromettre le sérieux des idées présentées, allègent le récit ».

La fin de la série signera-t-elle la fin du voyage de Jean-Yves Duhoo en terre scientifique ? Non. « Je prépare une bande dessinée sur le cerveau et les neurosciences dans laquelle je vais essayer d'emprunter d'autres voies de narration, mêlant reportage et extrapolation. Je suis en train de me remplir d'informations scientifiques sur ces questions. » L'ouvrage ne devrait pas voir le jour avant fin 2020 chez Casterman. Sa conception le conduira-t-elle à reprendre le chemin des labos et à collaborer avec quelques-uns des scientifiques rencontrés ces dernières années ? Là-dessus, Jean-Yves Duhoo n'en dira pas plus. C'est son secret à lui.