Détention de Fariba Adelkhah et Roland Marchal : récit d’une mobilisation

Depuis le 5 juin 2019, l’anthropologue Fariba Adelkhah et le sociologue Roland Marchal, chercheurs à Sciences Po Paris, sont détenus en Iran. Comment se sont organisés amis et soutiens pour demander leur libération ?

Détention de Fariba Adelkhah et Roland Marchal : récit d’une mobilisation

Depuis le 5 juin 2019, l’anthropologue Fariba Adelkhah et le sociologue Roland Marchal, chercheurs à Sciences Po Paris, sont détenus en Iran. Tous deux sont poursuivis pour « collusion en vue d’attenter à la sûreté nationale ». Fariba Adelkhah est en outre poursuivie pour « propagande contre le système » politique de la République islamique. Ils devaient être jugés mardi 3 mars par la 15e section du tribunal des Gardiens de la Révolution, à Téhéran.


L’été 2019 promettait pourtant d’être placé sous le signe des retrouvailles et du repos. Quelques temps plus tôt, Fariba Adelkhah avait proposé à son compagnon Roland Marchal de la rejoindre en Iran pour y passer avec elle la fête de l’Aïd. En lieu et place, un piège s’est refermé sur les deux scientifiques, incarcérés à la prison d’Evin, à Téhéran.

A l’annonce de cet emprisonnement, c’est un « sentiment de révolte et d’impuissance » qui saisit d’abord, explique Mounia Bennani-Chraïbi, professeure de sciences politiques à l’Université de Lausanne. « Fariba est extrêmement attachée à l’autonomie du champ scientifique par rapport au champ politique : c’est précisément la dernière personne qu’on puisse accuser de quelques formes de complotisme que ce soit ! »

Cette injustice profonde rend sa détention et celle de Roland Marchal encore plus insupportable aux yeux de ses amis. Et la nécessité de se mobiliser encore plus grande.

Mobilisation tardive

Mais cette mobilisation tarde à démarrer. « Nous savions qu’ils étaient détenus dès la fin du mois de juin », explique Béatrice Hibou, politologue rattachée au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), proche du couple d’universitaires. Cependant le Quai d’Orsay, qui au début espère une libération rapide, demande aux proches des deux scientifiques de ne pas se faire l’écho de cette détention. L’emprisonnement de Fariba Adelkhah demeure donc ignoré de l’opinion publique jusqu’au 15 juillet 2019, date à laquelle la presse iranienne révèle la détention de l’anthropologue. Et il faudra attendre le 15 octobre pour que la détention de Roland Marchal soit à son tour annoncée par la presse iranienne.

Compliqué, jusqu’à ces dates, d’engager une mobilisation en tant que telle. Celle-ci, toutefois, prend ensuite rapidement forme, avec un mot d’ordre, simple : la libération inconditionnelle et immédiate des deux « prisonniers scientifiques ». La communauté scientifique est petit à petit mobilisée. Les collègues, amis, collaborateurs sont contactés, et ceux-là sont invités à agir pour dénoncer cette incarcération. Le traducteur de Fariba Adelkhah va même jusqu’à contacter son député… sans grand succès.

Entrée de la prison d'Evin. Crédit photo @sabzphoto CC BY-SA 2.0 sur Flickr 

A l’international, la communauté scientifique répond présente - la plupart du temps. Parce qu’ils voient dans l’Iran une des dernières puissances régionales à tenir tête aux États-Unis et à Israël, certains chercheurs - qui, selon certains soutiens, « se trompent de combat » - ne font pas montre d’une solidarité excessive. Mais, hormis ces rares cas, l’ensemble de la mobilisation internationale fonctionne. Elle rassemble plus d’une trentaine d'associations et d’organisations en Europe, en Amérique, en Afrique, au Maghreb.

C’est une chance que n’ont pas tous les scientifiques emprisonnés. La chercheuse australienne Kylie Moore-Gilbert, accusée d’espionnage et condamnée en Iran à 10 ans de prison en septembre 2018, détenue elle aussi à la prison d’Evin, est par exemple bien loin de bénéficier d’une mobilisation du niveau de celle menée actuellement pour libérer Fariba Adelkhah et Roland Marchal.

Béatrice Hibou chercheuse, membre du Comité de soutien entourée, à sa drite, de Frédéric Mion (dir de l'IEP de Paris) et, à sa gauche, François-Joseph Ruggiu, (dir de l'institut des sciences humaines et sociales) mardi 3 mars, devant Sciences Po Paris. Photo Ulysse Bellier.

Fariba Adelkhah engage une grève de la faim de décembre à février, qui l’affaiblit au point de devoir être hospitalisée à l’hôpital de Téhéran... à l’heure même où l’Iran est l’un des principaux foyers de propagation de COVID-19.

A l'échelle nationale, la mobilisation se développe aussi. L’Institut de Sciences Politiques de Paris apporte un soutien « ferme et sincère », explique Béatrice Hibou. Les choses sont un peu plus compliquées avec le CNRS, l’autre tutelle du Centre de recherches Internationales (CERI), qui choisit une stratégie plus discrète. Plusieurs membres du comité de soutien considèrent que le CNRS n’a pas assez fait entendre sa voix. Le 31 janvier dernier, lors d’un colloque organisé pour les universitaires détenus, les membres du comité de soutien ont reproché aux représentants du CNRS présents leur silence.

« Nous n’avons été reçu que le 19 février dernier par Antoine Petit, PDG du CNRS et François-Joseph Ruggiu, directeur de l'institut des sciences humaines et sociales », explique Béatrice Hibou. Depuis, hormis quelques tweets de soutien, la prudente position du CNRS ne semble pas avoir considérablement évolué, du moins en public. Autant dire que la demande d’une entière « suspension de la coopération scientifique institutionnelle avec l’Iran », portée par le comité de soutien, n’est pas à l’ordre du jour. Pourtant, face à la situation de plus en plus désespérée de Fariba Adelkhah et Roland Marchal, cette demande reçoit de plus en plus de suffrages : l’IEP de Paris, l’EHESS, tous les présidents des Instituts Français de recherche à l’étranger et même plusieurs sections du CNRS, comme les sections 40 (sciences politiques), 38 (anthropologie) et 36 (sociologie) ont signé en faveur de cette suspension.

Et après ?

« Nous ne nous faisons guère d’illusion, nous savons que nos actions ont très peu de chance de déboucher sur une libération de Fariba et de Roland ». Pourquoi, dès lors, continuer la mobilisation, à l’heure où la détention des deux chercheurs prend chaque jour davantage le visage d’une monnaie d’échange pour Téhéran ?

D’abord parce que « certains dirigeants n’aiment guère la publicité », explique Edouard Brézin, du comité de soutien aux scientifiques de l'Académie des Sciences, « et que cette mobilisation peut peut-être conduire à une peine moins dure ». Et puis parce que, « à chaque fois que nous avons un contact avec les victimes, celles-ci nous disent combien il est important pour elles de n’avoir pas été oubliées. » C’est bien dans ce sens que Marielle Debos, enseignante-chercheuse en science politique à l’Université Paris Nanterre, conçoit sa participation à cette mobilisation qui doit s’inscrire dans la durée : « il faut continuer à parler d'eux, pour qu’ils ne soient pas oubliés. »

Les chercheurs, victimes des régimes autoritaires

Comme le souligne Edouard Brézin, « le sort de Fariba Adelkhah et Roland Marchal doit aussi nous rappeler la situation des autres chercheurs détenus dans monde, en Iran, en Turquie, en Chine ». En 2016, en Turquie, plus d'un millier d'universitaires turcs avaient signé Academic for peace, appelant l’armée turque a cesser ses opérations dans l’Est du pays. Le pouvoir turc y a vu un soutien aux kurdes, et une série de procès d’universitaires ont commencé en 2018. En 2019, la Cour suprême a jugé que ces procès mettaient en danger leur liberté d'expression reconnue dans la constitution turque, d’où un non-lieu final décidé à une toute petite majorité... « Un événement miraculeux », rappelle Edouard Brézin. Exactement le même type d’événement dont aurait besoin Fariba Adelkhah et Roland Marchal aujourd’hui.

Ce mardi 3 mars, plusieurs manifestations se tiendront : à Paris, devant Sciences Po, au 27 rue St Guillaume à 12h15, à Strasbourg, Place Kléber à 12h, et à Genève, Maison de la Paix à partir de 12h10. A l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’est certain que le procès des deux chercheurs ait bel et bien lieu. La mobilisation n’en est que plus nécessaire, plus impérieuse.


Quelques liens :


Communiqué du comité de soutien le mardi 3 mars à 11h :

« Pour autant que nous puissions le savoir dans l’opacité de la "justice" iranienne et surtout des arcanes de son pouvoir – à commencer par ce "pouvoir à l’envers" que sont les Gardiens de la Révolution, pour reprendre l’expression de Fariba Adelkhah, du fond de la prison d’Evin – un "procès" à huis clos a eu lieu ce matin à Téhéran. Seule Fariba Adelkhah semble avoir été présente. Roland Marchal ne l’était apparemment pas, et plusieurs hypothèses sont envisageables à ce sujet : il a refusé de comparaître devant une mascarade de justice ; il n’a pas été convoqué ; il n’est plus présentable compte tenu de la dégradation de son état de santé.

Des informations contradictoires circulent quant à l’éventuelle récusation par les autorités iraniennes des avocats (ou de l’un des avocats) de Fariba Adelkhah et Roland Marchal. Il semble que Fariba Adelkhah n’ait pas bénéficié de l’assistance de son conseil lors de l’audience de ce matin.

Le procès semble avoir été reporté à une date inconnue.

Les autorités iraniennes sont les seules responsables d’éventuelles informations erronées que pourrait comporter ce communiqué puisqu’elles maintiennent le silence et le secret.

La seule chose qui soit certaine en la matière est malheureusement la poursuite de tortures, qui ne sont plus seulement psychologiques, à l’encontre de nos deux collègues. Ces derniers sont maintenus dans un isolement à peu près complet, Fariba Adelkhah n’ayant plus même de contacts directs avec sa famille. Ils ne peuvent toujours pas se rencontrer. La dernière visite consulaire de Roland Marchal remonte à plus d’un mois. Les autorités consulaires françaises ne semblent pas avoir pu observer l’audience de ce matin. Fariba Adelkhah souffre terriblement des reins à la suite de la grève de la faim qu’elle a suivie pendant 49 jours, et elle ne bénéficie d’aucun soin ni d’aucun examen médical susceptible de permettre un diagnostic précis.

En outre, les autorités iraniennes mettent délibérément en danger la vie de nos deux collègues, physiquement affaiblis, en les maintenant en détention arbitraire dans un milieu carcéral surpeuplé alors que le pays est frappé d’une grave épidémie de coronavirus dont il dissimule l’ampleur et qu’il ne maîtrise pas si l’on en juge par le ratio de la mortalité annoncée par rapport aux cas déclarés.

Nous demandons une fois de plus leur libération immédiate et inconditionnelle, avant que l’irréparable ne survienne.

Nous réitérons notre appel pour la suspension de toute forme de coopération scientifique institutionnelle avec la République islamique d’Iran. »