Comment les métiers des bibliothèques universitaires et de la documentation sont-ils modifiés par l'IA et plus généralement par le numérique ? C'était le thème du 49e congrès de l'Association des directeurs et personnels de direction des bibliothécaires universitaires et de la documentation (ADBU) qui se tenait les 18 et 19 septembre à Bordeaux et dont Grand Labo était partenaire.


C'est probablement l'une des professions les moins bien connues du monde de la recherche et de l'enseignement supérieur - méconnue parfois même des chercheurs eux-mêmes ; c'est pourtant l'une de celles qui se trouvent le plus aux prises avec les grandes évolutions qui chamboulent la vie scientifique de ces quinze dernières années : les bibliothécaires universitaires font, petit à petit, leur révolution.

Sous l'effet conjoint du numérique et de la LRU - qui les ont placé sous la responsabilité des universités, eux qui dépendaient jusqu'alors directement du Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche - les personnels des bibliothécaires universitaires et de la documentation ont progressivement vu leur périmètre d'action s'ouvrir, comme le rappelle Marc Martinez, président de l'ADBU.

Dernière évolution en date, l'intelligence artificielle et les techniques d'apprentissage automatique, qui permettent d'exploiter des corpus de façon inédite, ne créent pas moins de questionnements chez les bibliothécaires que les premières vagues de digitalisation n'en ont suscités en leur temps. D'où le thème donné à la journée d'étude du congrès : "Demain, tous bibliothéc_AI_res ?". On notera la forme interrogative de l'intitulé.

"Tous bibliothéc_AI_res ?"

Car, précisément, nombreuses sont les interrogations qui se posent sur la façon dont l'IA affectera les métiers des bibliothèques et des services de la documentation. Après les présentations liminaires de Nicolas Roussel, directeur du centre de recherches INRIA Bordeaux-Sud Ouest, puis de Martin Gibert, chercheur en éthique de l’intelligence artificielle à l'Université de Montréal, qui ont rappelé l'histoire de l'IA et se sont attachés à distinguer fantasmes sur l'IA et réelles questions posées par les progrès de cette science, la variété des applications de l'IA à l'univers des bibliothécaires a été illustrée par la présentation de quatre outils développés par - ou en lien avec - des chercheurs : le projet Himanis (vidéo ci-dessous), GallicaPix, le Patient Virtuel Dialoguant et le robot Poppy utilisé dans un contexte de bibliothèque universitaire.‌

"L'IA est ce que nous en faisons"

Mais ces outils, fruits des avancées de l'apprentissage automatique, entrent-ils au service des métiers des bibliothécaires ou bien, au contraire, conduiront-ils à les formater, voire même à les étouffer ?

Nicole Coleman, Digital Research Architect à l'Université de Stanford, s'est attachée, dans son intervention, à montrer comment l'IA, loin d'être une cause de dépossession des bibliothécaires de leurs missions, pouvait devenir un moyen pour eux de renforcer l'importance de leurs rôles et missions. Son métier ? Aider à concevoir des systèmes numériques, à l'interface entre chercheurs et bibliothécaires, avec comme objectif celui de construire des outils capables de révéler aux chercheurs comme aux bibliothécaires eux-mêmes les trésors dissimulés des corpus dont ils ont la charge : « les bibliothèques ont déjà beaucoup évolué au gré de la digitalisation des corpus. Pourtant, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas toujours capables de répondre à cette question : qu'est-ce que nous avons ? »

Pour Nicole Coleman, les outils de l'IA, comme tous les autres outils numériques, n'ont de valeur qu'autant que les utilisateurs à qui ils sont destinés se les approprient réellement, qu'ils soient étudiants, ingénieurs de recherche, chercheurs, bibliothécaires, éditeurs, etc. « L'IA est ce que nous en faisons », a plaidé Mme Coleman.

Quel futur pour l'IA en bibliothèque universitaire ?

Si l'IA est bien « ce que nous en faisons », alors rien de mieux que de demander à des professionnels de grandes institutions gérant des corpus importants ce qu'ils en ont fait, justement. C'était l'objet de la table-ronde "Métiers, compétences, réseaux : quel futur pour l’intelligence artificielle en bibliothèque universitaire ?" au cours de laquelle il a été rapidement question du statut du document, au cœur du travail des bibliothécaires. L'IA fait-elle voler en éclat la notion de document ? « Cette question s'est posée dès l'arrivée du numérique et ne date pas de l'arrivée de l'IA dans notre univers », note Emmanuelle Bermès, adjointe pour les questions scientifiques et techniques auprès du  directeur des services et des réseaux à la Bibliothèque nationale de France. « Souvenons-nous de nos discussions, par le passé, sur le point de savoir s'il fallait numériser les contenus d'un document - les textes d'un livre, par exemple - ou plutôt numériser la page en tant que telle du livre ». Pour Emmanuelle Bermès, si l'IA modifiera les habitudes de travail des bibliothécaires, notamment de catalogage et de conservation, « elle donne la possibilité de reconstruire intellectuellement le patrimoine des bibliothèques au travers de la donnée et d’agréger les contenus au gré de logiques autres que celles du bibliothécaires, qui viennent des chercheurs, des usagers ».

Pour David Aymonin, directeur de l'ABES, « l'IA permet d'extraire des informations de documents et de proposer des aides au professionnels de la description des documents pour enrichir le descriptif de ces corpus ». Ces évolutions devraient peut-être même, selon lui, conduire à la naissance d'un nouveau métier, de détection et d’identification des données.

Attention, toutefois, ajoute Jeannette Frey, directrice de la bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne et présidente de Liber à ne pas croire que le document disparaitra dans les données. Selon elle, les utilisateurs y resteront durablement attachés. Pourqoi ? Parce que « l’être humain ne peut pas penser sans catégoriser. Nous n’avons de mots que si nous distinguons des choses, contrairement à une machine. La machine, si elle doit nous rendre service, doit ensuite produire quelque chose qui fasse sens pour l'humain et qu'il peut utiliser ; en l'espèce, le document. »

Estelle Caron, responsable du département Documentation à l'INA, explique que l'intelligence artificielle a poussé son équipe à concevoir une nouvelle offre de service pour les chercheurs. Ces derniers exprimaient le besoin de mener des recherches instrumentées. Cette réflexion a conduit à une refonte des interfaces d’accès permettant de donner aux chercheurs une vision transmédias des fonds documentaires.‌‌ Via INAThèque, une offre de mise à disposition des données intégrant des outils de transcription automatique ou de reconnaissance d’images a ainsi été progressivement mise en place. « Une volonté de déconstruire ensemble des usages avec les usagers » résume Estelle Caron qui plaide pour un travail transversal, avec la direction des systèmes d'information, le service recherche, et tous les acteurs concernés, à chaque fois que c'est possible.

« L'IA nous met face à nous-mêmes : qui voulons-nous être, que voulons-nous faire de nous-mêmes, que voulons-nous au contraire déléguer à la machine ? » s'interroge Jeannette Frey. Cependant qu'Isabelle Bermès retourne la question, en invitant les bibliothécaires à s'interroger : « qu'est-ce que les humanités peuvent apporter à l'intelligence artificielle ? » Une manière, sans doute, de s'approprier l'outil.

Politiques d'établissements et libre accès

Autre enjeu évoqué, cette fois lors la matinée politique du 19 septembre : l'impact du libre accès des publications scientifiques sur les métiers et les pratiques des bibliothécaires universitaires. Dans le cadre de leurs missions d'appui à la recherche, les bibliothécaires - on ne le sait pas toujours - peuvent accompagner les enseignants-chercheurs sur les sujets de libre accès. Pour Odile Contat, cheffe du département de l'information scientifique et technique et des réseaux documentaires au MESRI, « le libre accès doit être une occasion pour les bibliothécaires de retrouver le chemin des laboratoires et une opportunité d'aller à la rencontre des autres professionnels, par exemple les informaticiens. C'est une opportunité de prendre une place de choix dans l'écosytème. »

Car, insiste Anne Laurent, Vice-Présidente déléguée à la science ouverte et aux données de la recherche à l'Université de Montpellier, « les compétences sont là ». Ce sont surtout, selon elle, les objets sur lesquels s'exercent ces compétences qui ont évolué, l'enjeu majeur à venir étant celui des données de la recherche. Mais les chercheurs sont-ils prêts à partager « leur plus précieux trésor », s'interroge un membre de l'auditoire, qui déplore l'absence de positionnement clair des établissements à ce sujet ? Pour Anne Laurent, les choses bougent. L'animation de ces sujets au niveau des sites se met en œuvre petit à petit, à l'instar de l'Institut des sciences des données qui verra prochainement le jour à l'Université de Montpellier, « qui doit progressivement aller jusqu’à l’accompagnement opérationnel des communautés ».

Table-ronde avec Odile Contat et Anne Laurent animée par animée par Caroline Lafon

Parmi les nombreux échanges avec la salle, on retiendra principalement deux questions soulevées par l'auditoire.

Première question importante, celle des moyens. Les bibliothécaires semblent de plus en plus sollicités pour accompagner les chercheurs en matière de science ouverte, qu'il s'agisse de formation au dépôt sur HAL ou autre. Mais les ressources affectées à cette nouvelle demande sont-elles suffisantes ? Pour l'heure, c'est surtout au gré de redéploiements d'effectifs que la réponse à la demande semble apportée. « Mais la charge de travail sur les métiers classiques ne baisse pas » observe un participant. Au-delà des appels à projet destinés à financer des équipements, « pourquoi ne pas investir dans le recrutement ? » La question reçoit des applaudissements nourris, à défaut de réponse.

Deuxième question posée, celle des habitudes professionnelles et des relations interprofessionnelles. Les dispositifs existants paraissent encore sous-utilisés par les bibliothécaires français, à l'instar du projet européen FOSTER (Facilitate Open Science Training for European Research), qui propose un programme de formation à l’échelle européenne, et qui aide les chercheurs, les étudiants, les bibliothécaires à adopter une démarche d’Open Access et d’Open Science. « Pour travailler ensemble, il faut être formé ensemble », comme l'a souligné l'intervenante à l'origine de la remarque, approuvée par l'ensemble des intervenants et participants.

Signe, sans doute, de l'ouverture d'esprit comme de la volonté des bibliothécaires à prendre toute leur place dans l'écosystème de production et de diffusion des savoirs de ce début de XXIe siècle.


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