« Les institutions de recherche et les chercheurs doivent reconnaître qu'ils ont une obligation éthique de prendre en compte le rapport bénéfices/risques liés à leurs travaux. »

Ces quelques lignes composent le dernier article de la Déclaration de Singapour sur l’Intégrité Scientifique. Je l’ai découverte assez tardivement, durant une formation lors de ma troisième année de thèse.

C’est la principale raison qui m’a poussé à ajouter quelques pages traitant “de l’éthique” de mon sujet de recherche à la fin de mon mémoire de thèse. Il s’agissait de quelques éléments permettant d’ébaucher une analyse du cycle de vie de ces batteries, et de questionner notre rapport à la technologie dans un monde dont on ressent chaque jour davantage les limites matérielles.

Pourquoi avoir fait cela ?

Avant d’aller plus loin, creusons un peu mon sujet de thèse. Mes travaux s’intègrent dans une démarche de miniaturisation de batteries métal-air. Par miniaturiser, on entend l’idée de fabriquer des batteries dont l’épaisseur est inférieure au millimètre : une des applications principales étant d’alimenter des microcapteurs ayant des contraintes de volume difficilement compatibles avec les batteries actuelles.

Pour y arriver, mon équipe propose la démarche suivante : optimiser l’architecture du système avec les technologies de fabrication de la microélectronique et mettre en œuvre d’autres chimies que le lithium-ion dont les densités d’énergies se rapprochent de plus en plus des limites théoriques. Le métal-air est un bon candidat : il s’agit de concevoir une batterie poreuse qui laissera passer l’oxygène à l’intérieur pour venir oxyder un métal (cette réaction libère des électrons et, hop, la batterie peut fournir un courant !). L’intérêt principal ici est de réduire le poids et le volume de la batterie puisque l’un des réactifs, ici l’oxygène, se trouve tout autour.

La quasi-totalité de la littérature sur le métal-air mentionne la nécessité du développement durable comme point de départ de ces travaux. En effet, les technologies lithium-ion sont difficiles à recycler et nécessitent des matériaux dont les conditions de productions sont parfois douteuses. Le métal-air pour être un candidat sérieux doit donc éviter ces écueils. Après quelques mois à étudier le sujet, je me suis rendu compte que la réalité était plus complexe. J’ai donc souhaité prendre un peu de distance avec cet argument et le remettre en question. C’est en quelque sorte une façon de soulager un conflit de conscience.

Cette partie a été délicate : afin de rester dans la discussion scientifique et d’éviter les considérations morales, j’ai fait de la bibliographie dans des domaines pas si proches du mien tout en ratissant assez large pour éviter les biais qui peuvent survenir dès lors qu’on ne picore que les articles qui confirme son avis (aka le cherry picking).

Ces efforts ont été toutefois instructifs et j’ai pu tomber sur des articles traitant de la thermodynamique des procédés industriels ou de l’appropriation des techniques par les citoyens après la faillite de la municipalité de Détroit : de quoi étendre en fin de compte la portée de mon sujet.

Je dois admettre une chose : je n’en avais pas spécialement discuté avec mes encadrants au moment de définir le plan du mémoire. Je voulais avoir un premier contenu à leur proposer afin qu’ils ne s’en fassent pas une idée préconçue. Leur retour a été tout à fait positif et encourageant.

En ce qui concerne la soutenance, j’avais choisi de ne pas aborder le sujet dans la présentation. L’un des membres a salué cette démarche durant la discussion en espérant voir ce questionnement apparaître plus souvent dans les mémoires de thèse.

La réception a été un peu plus fraîche du côté de l’un de mes financeurs, mais l’échange est resté constructif. Le rapport du jury fait mention de “l’originalité” de ces “réflexions sur l’impact environnemental et sociologique” de mes travaux, et du recul que cela pouvait y apporter.

Pas besoin de se sentir l’âme d’un lanceur d’alerte pour se lancer ! On peut garder à l’esprit que :

  • Par le recul que l’on a sur son sujet, on reste le mieux placé pour en évoquer tous les aspects, même les plus incertains ou les moins reluisants.
  • En tant qu’académique, on ne dépend pas financièrement (en théorie) du potentiel économique de ses travaux, ce qui laisse une grande liberté. Si ce n’est pas nous qui évoquons ces aspects, qui le fera ?
  • Certains principes éthiques nous rappellent que ce n’est pas forcément parce que la science permet de faire ces choses qu’elles sont automatiquement désirables. J’ai beau ne pas être trop insatisfait des quelques résultats issus de mes travaux de thèse, leur validité ne me paraît pas corrélée à la valeur éthique de la finalité qu’ils sont censés rendre réalisable.