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Ouvrir un blog sur ses recherches, tweetter sur la vie de son labo, participer à Ma Thèse en 180 secondes, animer un stand à la Fête de la Science,… les manières de faire connaitre ses travaux de recherche hors de l’enceinte de son laboratoire ne manquent pas.

Mais à quoi ça sert de faire de la vulgarisation scientifique ? En plus des multiples tâches que l’on doit assumer pendant son doctorat, pourquoi passer du temps à mettre en mot simple des concepts scientifiques souvent sibyllins pour le grand public ? Quel retour peut-on en attendre pour soi-même, pour son travail de recherche, pour sa carrière ? Et peut-on imaginer d’en faire un jour, peut-être, son métier ?

On en parle avec Elsa Couderc, cheffe de rubrique Science à The Conversation France, Eléonore Pérès, fondatrice du site Papier-Mâché et Pierre Kerner, maître de conférences en génétique évolutive du développement à l'Université de Paris et auteur du blog SSAFT.

Un épisode enregistré le 4 septembre dernier à la Maison d'Initiation et de Sensibilisation aux Sciences de Bures-sur-Yvette, dans le cadre de la première édition française de COMSCICON, un workshop international de communication scientifique.

Accueil - ComSciCon France
Lancé aux États-Unis en 2013, ComSciCon est un workshop unique de communication scientifique à destination des doctorants et doctorantes. Élaboré par des

De g. à d. : Mathieu Rouault, Elsa Couderc, Elénore Peres et Pierre Kerner

Le verbatim ci-dessous est une retranscription rééditée du podcast.

Mathieu Rouault : Vous êtes tous trois docteurs. Quels étaient vos sujets de thèse ?

Éléonore Peres : J'ai travaillé sur le rétrovirus HTLV1, qui infecte les nourrissons ou les personnes âgées et est une cause de leucémie. J'ai travaillé sur un modèle de souris humanisée à l'École normale supérieure de Lyon.

Mathieu Rouault : Pierre Kerner, votre thèse, c'était en 2009, c'est bien ça ?

Pierre Kerner : Oui, en 2009, pas loin d'ici. J'ai passé mon doctorat à Gif-sur-Yvette, au Centre de génétique moléculaire. J'ai voulu travailler sur l'évolution du système nerveux. Mon modèle d'étude, c'était un petit verre marin dont j'étudiais la formation du système nerveux. Je la comparais à celle du système nerveux de vertébrés, comme des petites mouches, pour essayer de faire le « portrait-robot » du système nerveux de l'ancêtre commun à toutes ces espèces.

Mathieu Rouault : Elsa Couderc, vous êtes également docteure.

Elsa Couderc : J'ai soutenu ma thèse en 2011. Je travaillais sur des matériaux qui permettent de transformer l'énergie reçue du soleil en électricité.

Mathieu Rouault : C'est un bon souvenir, la thèse ? Eléonore, Pierre, Elsa.

Eléonore Peres : La thèse, c'était super !

Mathieu Rouault : Alors pourquoi, après la thèse, avoir voulu arrêter la recherche - ou en tout cas mettre ça en suspend pour lancer Papier Mâché ?

Eléonore Peres : Pendant ma thèse, j'ai fait partie d'une association de vulgarisation et de médiation scientifique. On parlait de toutes les disciplines. Cela m'a donné envie d'arrêter la recherche mais tout en continuant à travailler avec des chercheurs et des chercheuses pour partager leurs travaux.

Mathieu Rouault : Papier-Mâché, qu'est ce que c'est?

Eléonore Peres : C'est un site de vulgarisation de publications scientifiques. L'idée est de proposer à une personne qui fait de la recherche - un doctorant, une doctorante ou des chercheurs - de vulgariser une publication scientifique parue dans sa spécialité. J'ai fondé le site mais nous sommes sept dans l'équipe en ce moment.

Mathieu Rouault : Elsa, après votre thèse, vous avez eu un parcours d'éditrice scientifique à la fois en Angleterre et en France.

Elsa Couderc : Oui. La thèse, pour moi, ne s'est pas très bien passée. Je ressentais une petite frustration et j'ai voulu poursuivre dans la recherche. Je suis partie aux États-Unis, puis en Angleterre. C'est seulement après que je suis devenue éditrice scientifique, après avoir épuisé ma soif de recherche. Comme Éléonore, tel un papillon, j'ai eu envie de savoir plein de choses sur des sujets différents plutôt que de creuser le mien indéfiniment. J'ai rejoint Nature à Londres, qui recrutait comme éditeurs des gens qui avaient fait des thèses.

Mathieu Rouault : En quoi consistait votre job là-bas ?

Elsa Couderc : J'organisais la peer-review. J'ai travaillé pour deux journaux différents, successivement. On reçoit les soumissions des auteurs, on fait une première évaluation éditoriale pour ne pas envoyer aux referees des articles dont on sait qu'ils ne passeront pas la barre éditoriale. On trouve des spécialistes de chaque thématique abordées dans un article. A la fin, une fois les reviews reçues, on prend une décision éditoriale.

Mathieu Rouault : Est-ce qu'il y a des points communs avec votre activité aujourd'hui à The Conversation ? Vous y êtes aussi une grande relectrice de manuscrits qu'on vous envoie ?

Elsa Couderc : A The Conversation, je reçois des articles, souvent des articles que j'ai commissionnés, je les relis et j'aide les auteurs à les vulgariser. Il y a une grande partie de réécriture, quelque chose que l'on ne faisait que marginalement à Nature. Il y a aussi un travail de vérification des sources.

Mathieu Rouault : Pierre, après la thèse, vous avez continué dans la recherche. Vous êtes enseignant-chercheur, vulgarisateur, médiateur, promoteur de la communication scientifique. Vous avez combien d'heures dans une journée?

Pierre Kerner :  24 heures, comme tout le monde ! L'idée, c'est de les répartir au mieux et... de ne pas beaucoup dormir.

Mathieu Rouault :  Comment vous-êtes vous lancé dans la vulgarisation scientifique ?

Pierre Kerner : C'était au moment de ma dernière année de doctorat, en 2009, alors que je débutais la rédaction de ma thèse. J'avais beaucoup travaillé pour obtenir des résultats qui étaient intéressants, mais j'avais besoin de décompresser. Mon enthousiasme à partager mes connaissances avec mes amis s'est concrétisé dans un projet de blog dans lequel je pouvais partager des anecdotes, de celle que l'on fait en fin de repas, où tout le monde est un petit peu aviné. Cela a lancé cette carrière de vulgarisateur blogueur. Au début, je l'ai embrassée sous un pseudonyme, parce que je m'imaginais que ça allait me porter préjudice.

Mathieu Rouault : Et cela a été le cas ?

Pierre Kerner : Pas du tout. Au contraire ! Rétrospectivement, je suis content de l'avoir fait de manière anonyme au début, parce que cela m'a permis de créer une sorte de double déjanté du jeune chercheur que j'étais : Taupo. Un personnage au vocabulaire très, très peu conventionnel, voire très grossier. Pour me permettre de faire des billets de blog dans lequel je pouvais parler de sexualité, de choses dégueulasses, de parasitisme.

Mathieu Rouault : Une forme de lâcher prise du thésard ?

Pierre Kerner : Exactement. Cela m'a fait beaucoup de bien pour pouvoir décompresser. Cela m'a aussi permis d'avoir une ligne éditoriale personnelle, une sorte de double qui m'a permis d'avoir un ton qui me plaisait, de le construire. Mais avec ça, je n'ai pas abandonné le projet de faire de la vulgarisation, notamment parce que j'ai découvert des communautés de vulgarisateur, comme celui du Café des sciences, qui est un regroupement de vulgarisateurs scientifique que j'ai rejoint trois mois après avoir lancé mon blog.

Cela m'a aussi aidé à construire une carrière. Mon activité de vulgarisation scientifique fait aujourd'hui partie de mon activité d'enseignement et de recherche. Je renseigne mes connaissances de recherche et d'enseignement grâce aux recherches que je fais pour la vulgarisation. Et inversement : tout ce que j'ai vulgarisé va me permettre de mieux appréhender mes sujets de recherche ou d'améliorer ma façon de transmettre des savoirs à des étudiants.

Mathieu Rouault : Quel regard vos pairs, les chercheuses et chercheurs qui vous entourent à l'Université de Paris, portent-ils sur votre pratique si originale du métier d'enseignant-chercheur ?

Pierre Kerner : Il a fallu vraiment que je prenne mon courage à deux mains et que je propose, au début de mon activité d'enseignant-chercheur, des activités de vulgarisation. J'étais et reste convaincu que transmettre des savoirs est la meilleure manière d'apprendre. J'ai proposé aux étudiants de faire des billets de blog, des vidéos, des podcasts pour pouvoir obtenir d'eux qu'ils acquièrent une culture scientifique par eux-mêmes. C'est comme ça que j'ai construit ma propre culture scientifique qui m'a permis de faire des enseignements que j'espère de qualité. Ces unités d'enseignement ont recueilli beaucoup de soutien. Je suis même devenu, au sein de l'Université de Paris, une référence lorsqu'il s'agit d'enseigner les rudiments de la vulgarisation scientifique à mes collègues. Cela devient de plus en plus prégnant dans les demandes de financement, notamment pour l'obtention de bourses ANR ou Curie, qui demandent que les chercheurs aient une activité de vulgarisation scientifique.

Elsa Couderc : On le demande dans les appels d'offre de financement, mais est-ce que l'on vérifie que les chercheurs le font ?

Pierre Kerner : On doit renseigner quelles sont ces activités au moment de rédiger le dossier de demande de financement. Par exemple, mon directeur de thèse, à qui j'avais complètement caché mon activité de vulgarisation, est venu me voir un jour en me disant qu'il savait que je faisais de la radio et que je tenais un blog. Il m'a demandé s'il pouvait le mentionner dans les demandes de financement du laboratoire. Aujourd'hui, dans le laboratoire, j'ai créé le compte Twitter de l'équipe, je fais de petites formations et tout le monde est content que je sois là pour pouvoir mettre ça sur des demandes de financement. Après, est-ce que c'est vérifié systématiquement ? Je ne sais pas.

Mathieu Rouault : Depuis plusieurs années, le concours Ma Thèse en 180 Secondes propose aux chercheurs de présenter leurs travaux de recherche en trois minutes maximum. Que pensez-vous du format ? Éléonore, est-ce que vous l'avez fait, cet exercice ?

Le pitch de Marie-Charlotte Morin lors de la finale alsacienne de MT180 en 2014

Eléonore Peres : Non, je n'ai pas participé à Ma Thèse en 180 Secondes. J'ai un regard un peu négatif sur ce concours, dans le sens où je trouve que cela demande aux doctorants et doctorantes de rendre leurs recherches sexy, parfois à outrance. Et, en plus, il y a ce côté compétitif qui, moi, me dérange un peu. Dans la recherche, c'est également exacerbé. Je reconnais que le concours donne une bonne visibilité aux chercheuses et aux chercheurs.

Mathieu Rouault : Elsa, Three Minutes Thesis était en train de naître en Australie lorsque vous y faisiez un postdoctorat. Qu'en pensez-vous ?

Elsa Couderc : J'avoue que j'ai un petit faible pour une autre compétition - même si moi non plus, je n'aime pas les compétitions - qui s'appelle Dance Your PhD. Mais c'est parce que j'aime la danse ! Et il y a des jeunes chercheurs et jeunes chercheuses qui font des choses magnifiques.

Mathieu Rouault : Ce concours existe depuis plus de dix ans mais n'a jamais trouvé son public en France. Pourquoi, selon vous ?

Elsa Couderc : Dans la communauté scientifique d'où je viens - la physique - les chercheurs ne sont pas très extravertis... Dans d'autres cultures scientifiques, les gens sont peut-être plus sûrs d'eux et n'ont pas peur de se mettre sur scène, j'imagine. Je ne l'ai pas fait, mais j'imagine que quand on danse pour présenter sa thèse, la prestation spectacle est encore plus grande dans MT180.

Mathieu Rouault : Pierre Kerner, votre avis sur MT180 ? Le concours semble s'être installé dans le paysage de la communication scientifique, au point même de devenir mainstream.

Pierre Kerner : Je suis pas non plus un grand fan de Ma Thèse en 180 Secondes. Pour moi, ce sont des petites vignettes qui ont permis de révéler des personnes très talentueuses dans la vulgarisation.

Mathieu Rouault : Et c'est déjà un point positif, non ?

Pierre Kerner : C'est un concours qui aide à découvrir de futurs vulgarisateurs : Manon Bril, Vivianne de Scilabus, ont lancé leurs chaînes sur YouTube. Marie-Charlotte Morin a fait du théâtre, entre autres. MT180 permet de trouver une manière de s'exprimer, de parler de science, mais pas suffisamment du sujet de recherche en lui-même. C'est ce que je trouve dommage.

A propos de Dance Your PhD, l'une des raisons pour lesquelles ce concours n'a pas pris racine en France tient surtout à ce que nous n'avons pas de campus universitaires tels qu'il en existe auw Etats-Unis, avec des activités extra curriculaires qui sont fortement chapeautées par l'entité que l'on a rejoint. Un campus américain est une sorte de petite cité. Et cet esprit de cité est à l'origine, à mon avis, d'initiatives plus créatrices qu'en France.

L'équipe lauréate de l'édition 2019 de Dance Your PhD

Mathieu Rouault : En 2009, en lançant votre votre blog, vous craigniez d'être mal jugé par votre encadrant. Avez l'impression que cette crainte existe encore aujourd'hui et que finalement, cela reste plus ou moins bien vu de faire de la vulgarisation scientifique lorsque l'on est doctorant ?

Pierre Kerner : Bonne question, qui me permet de souligner au passage que l'un des mérites de Ma Thèse en 180 Secondes a été de contribuer à réconcilier le monde académique avec la vulgarisation scientifique. Ces jeunes chercheurs sont mis en valeur pour leurs talents de communication, chose qui est accueillie par une bonne partie des laboratoires de manière positive. Moi, en 2009, j'étais pétrifié à l'idée de faire de la vulgarisation scientifique. Je pensais que je me tirais une balle dans le pied, que si j'étais découvert, j'allais être jugé par mes pairs, etc. Heureusement, très rapidement, j'ai compris que la plupart des scientifiques ont envie que l'on parle correctement de sciences. Je pense que les choses se sont vraiment bien améliorées.

Mathieu Rouault : Elsa, dans le cadre de The Conversation France, vous recevez des contributions de jeunes chercheurs. On entend parfois que les doctorantes et doctorants ont une prédisposition positive à la communication et à la vulgarisation scientifique, parfois plus que leurs aînés. Est-ce vrai ?

Elsa Couderc : D'abord, la population de doctorantes et doctorants est une population très hétérogène. J'ai surtout affaire aux doctorants que la vulgarisation scientifique intéresse. Ma réponse risque d'être un peu biaisée. L'intérêt d'avoir des doctorants comme auteurs tient à ce qu'ils ont souvent un regard neuf sur leur discipline. Ils viennent d'apprendre plein de choses et du coup, et certains savent encore les expliquer. Ils savent que ce n'est pas évident de le faire. Ils manquent parfois un peu de recul. Donc, nous leur demandons décrire sur leur sujet de thèse. Certains doctorants vont avoir tendance à être très techniques. Peut-être parce qu'ils ont besoin de démontrer qu'ils sont experts et que, du coup, ils perdent de vue la dimension de vulgarisation pour le grand public que nous visons.

Mathieu Rouault : C'est l'un des défauts principaux, le jargon qui revient trop vite ?

Elsa Couderc : Encore une fois, cela dépend vraiment des gens. Il y a des doctorants qui se débrouillent comme des chefs et il y en a d'autres que l'on guide un peu plus.

Mathieu Rouault : Comment faites-vous pour les guider ?

Elsa Couderc : On leur pose des questions. J'aime beaucoup utiliser la technique de l'oie blanche. Je leur demande de m'expliquer ce qu'ils veulent dire, tout simplement.

Mathieu Rouault : Éléonore Peres, même question : les jeunes chercheurs ont-ils, plus que les seniors, une prédisposition à la vulgarisation scientifique, parce que c'est à la mode ?

Eléonore Peres : J'ai l'impression que c'est un peu à la mode. Comme le disait Pierre, de plus en plus valorisé. Sur Papier-Mâché, on a majoritairement des doctorants et des doctorants qui veulent soit écrire, soit relire. Je crois que c'est aussi parce qu'ils sont très curieux et commencent à peine leur vie universitaire ou autre. Je ne sais pas si c'est une question de temps qui ferait que les jeunes chercheurs participeraient plus à des dispositifs de communication scientifique que les seniors : en thèse, on n'a pas spécialement beaucoup de temps non plus... Mais sans doute que, lorsque l'on doit assumer en plus une charge d'enseignement, d'administratif, etc., cela réduit encore davantage le temps que l'on pourrait y consacrer.

Mathieu Rouault : Diriez-vous que des sites tels que Papier-Mâché sont une école de formation à la vulgarisation scientifique pour les jeunes chercheurs ?

Eléonore Peres : Oui, en fait, on propose aux gens. Enfin, on leur dit que si c'est leur première expérience, ce n'est pas un souci. On est là pour leur apprendre à écrire et c'est aussi pour eux une formation aussi à la relecture par les pairs, parce qu'ils apprennent à relire de façon bienveillante, à donner des conseils pertinents et le fait de relire sa forme aussi à l'écriture.

Pierre Kerner : Une des choses très intéressantes avec Papier-Mâché. Pour celles et ceux qui y participent, cela peut-être une école de la vulgarisation. C'est aussi une ressource pédagogique exemplaire. Nous allons l'utiliser dans pas mal de cours pour décortiquer ce qu'est un article scientifique ; pour que des étudiants de licence ou de master appréhendent le monde de l'écriture scientifique, notamment les revues à comité de lecture.

Eléonore Peres : J'en suis absolument ravie ; c'était un des objectifs et je ne pensais pas que c'était déjà le cas.

Quel feedback ?

Mathieu Rouault : Que peut-on retirer de son implication dans la vulgarisation scientifique, en tant que jeune chercheur ? Quel intérêt pour ses travaux de recherche, pour sa carrière ?

Pierre Kerner : Pour moi, le premier lien évident, c'est le lien entre la vulgarisation et l'enseignement. Cela m'a permis de clarifier des concepts que je dois transmettre à des étudiants. Or, il n'y a rien de plus intransigeant, en termes de compréhension, qu'un étudiant qui n'a pas envie de vous écouter. Il faut que votre contenu soit le plus limpide, le plus simple, le plus percutant. Pour cela, il vous faut, en tant qu'enseignant, une maîtrise complète du sujet. Le ressasser dans le cadre d'une activité de vulgarisation, le prendre par différents angle, cela permet vraiment de l'aborder différemment. L'intérêt pour la recherche en elle-même est venue plus tard, par sérendipité. On acquiert des réflexes, une sorte de culture générale approfondie de sa discipline. Il m'est arrivé souvent, lors d'une réunion de laboratoire, de faire un rapprochement entre un sujet évoqué pendant cette réunion et un sujet traité sur mon blog.

Mathieu Rouault : Elsa Couderc, que vous disent, les doctorants qui ont participé à The Conversation en ce qui concerne l'intérêt de ce travail de vulgarisation pour leurs recherches ?

Elsa Couderc : Dans les retours que j'ai, ils me disent souvent que cela leur a permis de prendre du recul, parfois de rentrer en contact avec des gens qui ont commenté leur article. Je pense qu'ils y trouvent une certaine satisfaction.

Mathieu Rouault : Est-ce que faire de la vulgarisation scientifique pour développer son personal branding, sa réputation, c'est une bonne raison ?

Pierre Kerner : J'ai un problème avec ce concept de personal branding. Mais il est clair que cela devient de plus en plus important, notamment pour les enseignants-chercheurs et pour les chercheurs à part entière à qui, de plus en plus, on demande d'avoir un site personnel, un compte Twitter, etc. Dans les pays anglo-saxons, on le voit beaucoup et cela va arriver inévitablement en Europe. Je ne sais pas si c'est pour le mieux. Il y a un risque de vernis ; impossible d'estimer si la personne est véritablement passionnée par sa recherche uniquement en consultant son compte Instagram.

Elsa Couderc : D'autant que tous les chercheurs n'ont envie ou de faire de la vulgarisation scientifique, ni même le font bien. Dans un sens, ce n'est pas forcément le même métier. Pierre, tu as de la chance de faire les deux ! Inciter les chercheurs à faire du personal branding, ce n'est pas forcément une bonne idée pour la recherche.

Mathieu Rouault : Est-ce que faire de la vulgarisation scientifique aide au développement personnel du doctorant ou de la doctorante ?

Elsa Couderc : Pour les gens qui aiment ça, c'est super. C'est fun, ça fait du bien. On rencontre des gens nouveaux, on sort de sa boite, de son petit monde.

Pierre Kerner : J'ai une réserve à ce sujet. A l'heure d'une sorte de starification de la vulgarisation, certains peuvent s'imaginer que se lancer dans la vulgarisation, permet de faire reconnaitre son travail. Or, cette reconnaissance peut très bien ne jamais venir. Cela peut être dévastateur pour certains chercheurs, vulgarisateurs en herbe. J'ai déjà pu le constater, parfois, au sein de la communauté du Café des sciences. Certains membres se sont lancés dans la vulgarisation scientifique pendant leur thèse parce qu'ils ont eu envie de faire comme leur star. Et ça ne fonctionne pas ! Ma première recommandation, quand on se lance dans la vulgarisation, c'est de le faire pour soi. C'est une quête personnelle avant d'être une quête de reconnaissance. Cela peut être drastiquement source déception.

Eléonore Peres : Je suis d'accord. Il faut vraiment que ce soit pour son propre plaisir, pour sa curiosité. Pour prendre une bouffée d'oxygène entre des manips. Ce n'est pas pour soigner son ego.

Mathieu Rouault : Et pour les financements, ça aide, de faire de la vulgarisation scientifique ? Avez-vous des exemples de jeunes chercheuses, de jeunes chercheurs qui se seraient impliquées dans la vulgarisation scientifique et qui, grâce à cela, ont pu aider leurs labos à mieux se faire comprendre, y compris des tutelles, des financeurs, des partenaires ?

Elsa Couderc : D'une manière générale, apprendre à communiquer, à vulgariser, cela aide à savoir parler à n'importe quel public, que ce soit à des enfants qui sont en primaire ou à un jury de concours. La vulgarisation scientifique aide à s'adapter aux personnes auxquelles on parle.

Pierre Kerner : Tout à fait. Il existe des outils de communication scientifique comme les posters, les présentations, etc. La vulgarisation scientifique apporte sa pierre à l'édifice pour apprendre à réaliser cet exercice de la manière la plus efficace possible. Ce n'est pas peine perdue de faire une formation en vulgarisation scientifique, même si c'est pas votre truc au départ.

Choisir sa voie

Mathieu Rouault : Que recommanderiez-vous à une doctorante ou à un doctorant qui déciderait de se lancer dans la vulgarisation ?

Eléonore Peres : Entrer dans une association qui fait cela de façon bénévole, c'est vraiment un bon point de départ. Il n'y a pas de pression, on fait cela pour son plaisir. On parle avec d'autres personnes qui font la même chose que nous, qui le font autrement. Et c'est en parlant, en échangeant que l'on apprend et que l'on voit si cette activité nous plaît vraiment.

Elsa Couderc : Il faut, je crois, commencer petit à petit. Il ne faut pas d'un coup décider de faire 24h sur 24h de la vulgarisation scientifique... on est quand même en train de faire une thèse ! Peut-être commencer par écrire un article plutôt que de faire une série de douze articles...

Mathieu Rouault : Et en terme de format ? Y a-t-il un exercice imposé, un format incontournable ?

Pierre Kerner : Non, vraiment. Je pense que c'est quelque chose qui doit être de la sensibilité de la personne qui se lance dans la vulgarisation. La chose la plus importante est d'avoir envie de communiquer la science et de trouver son medium le plus confortable, naturel.

Strange Stuff And Funky Things

Le faire petit à petit est une bonne idée. Au début, je prévoyais de faire un billet de blog par jour... J'ai failli mourir ! Par contre, il ne faut pas non plus tomber dans l'écueil contraire, qui consiste à hésiter à publier parce que l'article n'est pas parfait ; ça ne sera jamais assez bien. De toutes façons, c'est du contenu numérique : on peut les mettre à jour ! Il faut petit à petit se faire une image de ce qu'on veut obtenir, sans se donner de limites infranchissables.

Eléonore Peres : C'est vrai. La thèse, c'est déjà très difficile !

Mathieu Rouault : Comment on fait pour trouver du temps pendant sa thèse ?

Eléonore Peres : La vulgarisation, c'était mon hobby. Je n'allais pas à la danse. Je n'allais pas jouer à la pétanque. Je faisais ça.

Mathieu Rouault : Est-ce qu'il faut se poser la question de la cible ? Quand on commence à prendre la parole sur les réseaux sociaux ou quand on ouvre son blog, faut-il parler à tout le monde en en attendant des retombées, ou bien faut-il tout de suite se fixer un public précis ?

Pierre Kerner : C'est très, très important de faire ça. C'est une des premières leçons de vulgarisation : savoir à qui on s'adresse.

Mathieu Rouault : Mais comment fait-on, concrètement ?

Pierre Kerner : J'ai découvert ma cible en commençant à écrire. J'utilisais des gros mots, je parlais de sujets comme le pénis des animaux... J'ai su tout de suite que la forme de ce que j'écrivais ne conviendrait pas aux tout-petits ni aux prudes. Je savais aussi que je voulais fournir des explications assez poussées. Du coup, nécessairement, mon public devait avoir un premier bagage scientifique. Voilà mon public ! Ce sont des néo-bacheliers qui ont envie de rigoler, et qui ont une certaine appétence pour la science.

Mathieu Rouault : Elsa Couderc, quand on est doctorant et qu'on propose un article pour The Conversation France, on écrit pour qui ?

Elsa Couderc : Le lectorat de The Conversation France, c'est un grand public éduqué. C'est une cible assez large. Quand j'édite des articles, parfois, je me demande si mes parents comprendraient l'article.

Papier-Mâché
La publication scientifique facile à digérer !

Mathieu Rouault : Quelles sont les cibles de Papier-Mâché, Eléonore Peres ?

Eléonore Peres : En fait, nous avons deux cibles car il y a deux niveaux de vulgarisation par article. Le premier niveau est destiné aux personnes averties, qui ont fait des études universitaires. Le second est censé être grand public. C'est pour des gens qui ont, disons, un niveau lycée à peu près.

Mathieu Rouault : Dernière question à vous trois. Est-ce qu'on peut rêver de faire carrière dans la vulgarisation scientifique ?

Elsa Couderc : Je dirais qu'il faut vivre au présent, faire les choses parce qu'on veut les faire à l'instant présent. J'ai eu la chance que cela se passe bien, mais c'est aussi arrivé au fur et à mesure, une chose en entraînant une autre. Il faut réussir à se faire plaisir sans forcément faire des plans sur la comète en se disant qu'on se sacrifie aujourd'hui pour être dans dix ans journaliste au Monde, par exemple.

Mathieu Rouault : Surtout, dans cet univers-là qui, rappelons-le, peut-être un petit peu précaire.

Eléonore Peres : Je suis totalement d'accord. Faire de la vulgarisation scientifique son métier est aussi compliqué que de faire carrière dans la recherche scientifique. Il ne faut pas quitter la recherche en disant que ce sera plus facile. Il faut le faire parce qu'on en a envie. Personnellement, je vais essayer d'en vivre, de m'investir dans Papier-Mâché pour que ça fonctionne.

Mathieu Rouault : C'est quoi, votre modèle économique?

Eléonore Peres : J'y réfléchis actuellement, on verra. Peut-être que cela ne marchera pas. Et puis, ce ne sera pas grave.

Mathieu Rouault : Pierre Kerner, est-ce qu'on peut en faire son métier?

Pierre Kerner : J'ai le confort de ne pouvoir être fonctionnaire titulaire. J'ai eu une chance folle de pouvoir, au sortir de mon post-doc, embrasser une carrière qui m'intéressait et me permettait de continuer la vulgarisation que, de manière extra-professionnelle, j'approfondis en publiant des livres, en participant à des documentaires, etc. C'est une opportunités très rare, que je souhaite à quiconque veut s'investir dans cet univers. Je me pose souvent la question de savoir si je pourrais tout arrêter, l'enseignement, la recherche.

Mathieu Rouault : Et vous répondez quoi ?

Pierre Kerner : Je ne vais pas le faire. Vivre au présent, c'est aussi vivre en ayant en tête les conditions présentes. A l'heure actuelle, je ne pourrais pas trouver de situation financière aussi confortable en arrêtant tout de suite mon activité d'enseignant-chercheur. Ça tombe bien, ça me plaît beaucoup !

Mathieu Rouault : Merci à vous trois !


Crédit photo : Commune du Val d'Ajol

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