Les résultats de l’enquête « Jeunes Chercheurs et Entrepreneuriat » menée conjointement par Bpifrance et PhDTalent sur l’intérêt des jeunes chercheurs pour la création d’entreprises deeptech ont été présentés hier. 1664 jeunes chercheurs y ont répondu. Qu’en retenir ? Entretien avec Pascale Ribon, directrice de la Direction DeepTech chez Bpifrance et Florian Andrianiazy, co-fondateur de PhDTalent.


Grand Labo : Qu’est-ce qui a motivé, à l’origine, la décision de lancer cette enquête ?

Pascale Ribon : Tout part d’un constat : après leur thèse, beaucoup de jeunes chercheuses et de jeunes chercheurs n’ont pas fait de choix définitif en ce qui concerne la suite de leur carrière professionnelle. La création d’entreprise est l’une des voies qui s’offrent à eux. Ils peuvent être de formidables « passeurs » entre les monde académique et socio-économique.

C’est d’ailleurs une des convictions qui a justifié, l’année dernière, le lancement du concours d’innovation i-PhD, dédié aux jeunes docteurs. Lors de cette première édition du concours, nous avons reçu des candidatures de très bonne qualité. Mais le nombre total de projets reçus était en-deçà de nos attentes.  Nous avons voulu comprendre pourquoi. D’où l’idée, avec PhDTalent, d’écouter les jeunes chercheurs, pour comprendre comment ils perçoivent aujourd’hui l’entrepreneuriat.

Grand Labo : Et comment le perçoivent-ils ?

Pascale Ribon : Positivement : 44% des jeunes docteurs qui ont répondu à l’enquête envisagent la possibilité de devenir entrepreneurs un jour.

Grand Labo : Qu’est-ce qui semble les intéresser dans cette voie ?

Pascale Ribon : Le moteur premier n’est pas l’argent. Les répondants à l’enquête qui déclarent s’intéresser à la création d’entreprise y voient avant tout un moyen concret de contribuer à changer les choses, à avoir un impact sur la société par l’innovation.

Grand Labo : Cet intérêt pour la création d’entreprise est-il le seul fait des docteurs en science dites dures ? L’enquête, d’ailleurs, leur était-elle réservée ?

Florian Andrianiazy : Non, l’enquête était ouverte à toutes les disciplines. 25 % des répondants sont en sciences humaines et sociales, preuve que l’entrepreneuriat peut intéresser tous les jeunes chercheurs ! On imagine bien qu’un docteur en sociologie ou en anthropologie n’est pas porteur d’une technologie qui serait au coeur d’une entreprise deeptech. Mais les docteurs en SHS ont à l’évidence un profil pertinent pour intégrer un projet de start-up deeptech, en particulier sur les aspects usages et marché.


Grand Labo : Paradoxalement, l’enquête fait aussi apparaître une mauvaise information des jeunes docteurs en ce domaine. D’après les résultats de l’enquête, 66% des répondants ne peuvent pas spontanément citer des structures ou dispositifs pouvant les accompagner…

Pascale Ribon : C’est exact. Il y a une méconnaissance des chemins qui mènent à la création d’une entreprise deeptech. Le monde académique a développé de nombreux dispositifs pour renforcer ses liens avec le monde de l’entreprise ces dernières années. Mais ces passerelles ne sont pas assez empruntées par les doctorants et les jeunes docteurs. Et, de son côté, faute de temps et sans doute de moyens, les acteurs de l’innovation - les services de valorisation, incubateurs, SATT -  ont du mal à aller au plus près des laboratoires, pour expliquer ce qu’ils font et pour rendre visibles ces success stories entrepreneuriales qui pourraient pourtant être de vraies sources d’inspiration pour les autres chercheurs.

C’est sans doute ce qui explique le faible pourcentage en France de scientifiques de la recherche publique qui participent à une activité de valorisation, malgré les actions des pouvoirs publics ces vingt dernières années et la prise de conscience des établissements d’enseignement supérieur et de recherche sur ces sujets. Sur un territoire comme celui de la SATT de Bordeaux, par exemple, seuls 15% des chercheurs ont participé à une activité de valorisation : déclaration d’invention, brevets, création de startup, etc.

Grand Labo : Cette absence de culture de la valorisation est donc la cause de la méconnaissance des jeunes chercheurs de l’écosystème d’innovation ?

Florian Andrianiazy : Ce qui est sûr, c’est que les répondants à notre enquête disent n’être ni incités ni découragés par le milieu scientifique et académique dans lequel ils se trouvent pour lancer une start-up deeptech. 20% seulement des répondants se sentent encouragés par leur environnement de recherche (directeur de thèse, laboratoire, université) à valoriser leurs travaux de recherche, à créer une start-up.

Grand Labo : Que faudrait-il faire, selon vous, pour sensibiliser davantage les jeunes chercheurs à la création d’entreprise comme possible voie professionnelle ?

Florian Andrianiazy : La formation - des jeunes chercheurs comme des moins jeunes ! - semble un bon levier d’action. Notre sondage révèle que les jeunes chercheurs sont favorables à une formation à la création d’entreprise pendant leur doctorat. Nous proposons de trouver un moyen de les rendre plus accessibles tout en en homogénéisant la qualité. Il faut aussi rendre ces formations plus concrètes et pratiques qu’elles ne le sont aujourd’hui, par l’organisation de hackathons, par exemple.

Pascale Ribon : Il faut aussi clarifier aux yeux des scientifiques les rôles et missions des acteurs du secteur de l’innovation. Il reste à inventer un GPS de cet écosystème ! Nous travaillons sur cette question. Nous réfléchissons par exemple à une bande dessinée, entre autres moyens de communication.

Et, au-delà des outils, il faut rapprocher les gens. En ce sens, l’idée de créer des lieux sur les campus universitaires qui pourraient accueillir des entrepreneurs en résidence est une piste intéressante. Car la constitution d’équipes et de projets d’entreprise ne se décrète pas. Elle ne peut résulter que de rencontres quotidiennes, d’échanges spontanés. Et de confiance mutuelle.

La retranscription de cette interview a été relue par les interviewés.