Le débrief de la semaine

C’est la bonne nouvelle de la semaine : « on peut dire que raisonnablement l’épidémie est contrôlée », a affirmé sur France Inter le Pr Jean-François Delfraissy, vendredi matin. Mais l’annonce fera-t-elle oublier le trouble jeté par l’étude publiée il y a un peu plus de deux semaines dans le journal The Lancet ? Si l’épidémie est sous contrôle, la saga chloroquine ne semble pas, elle, être arrivée à son terme.

Trois jours après la publication, le 22 mai, de l'étude du Lancet selon laquelle l’hydroxychloroquine augmentait la mortalité et les arythmies cardiaques chez les patients hospitalisés pour Covid-19, l’OMS stoppe son essai Solidarity incluant de l’hydroxychloroquine. Mais les critiques à l'endroit de cette étude s’accumulent vite. Le 28 mai, des scientifiques signent une lettre ouverte, pointant du doigt l’obscurité et l’incohérence de certaines données sur lesquelles reposent l’étude.

Le 30 mai,  la revue publie un erratum : des décès de patients atteints de la Covid-19 ont été attribués à l’Australie dans l’étude, alors qu’il s’agissait de données asiatiques. Car l’étude est observationnelle : elle ne repose pas sur des essais cliniques randomisés, mais sur l’analyse de données provenant de la société Surgisphere, qui dit avoir collecté 96 000 dossiers médicaux provenant du monde entier. C’est autour de cette structure que les doutes se resserrent.

Mercredi, The Lancet publie un « expression of concern » dans laquelle la revue annonce avoir demandé des informations complémentaires aux auteurs de l’article en ce qui concerne l’origine des données. Le même jour, une enquête du Guardian révèle les suspicions liées à la société qui a délivré les données sources de l’étude. D’après le journal, celle-ci ne compte que six employés, dont un mannequin de « contenus pour adultes » et « un auteur de science-fiction ». Mais surtout, la base de donnée était inexistante il y a tout juste un an. Ce même 3 juin, l’OMS fait machine arrière en décidant de redémarrer l’essai Solidarity.

Conséquence ou non, le 4 juin, trois des auteurs de l’étude se retirent, estimant ne pas être en mesure de vérifier toutes les données de leurs travaux. L’étude est donc retirée. Tout aussi troublant, ce jeudi, le New England Journal of Medicine a retiré un article publié le 1er mai qui assurait que la prise d’hypertenseurs n’influait pas sur la gravité de la Covid-19. Même auteur principal, Mandeep Mehra, et même source de données que l’étude du Lancet : Surgisphere.

Le feuilleton aurait tout d’un bon divertissement s’il ne s’agissait pas d’un sujet aussi grave. En pleine pandémie, la confiance s’érode, alors que comme, le montrait mardi Sylvestre Huet sur son blog du Monde, la confusion régnait déjà. Comment faire en sorte de rétablir cette confiance et de mieux comprendre la science ? La saga chloroquine a tant éprouvé scientifiques et journalistes spécialisés, que certains ont décidé de ne plus la couvrir : c’est le cas du magazine en ligne Futura Sciences, qui s’explique longuement à ce sujet.

Faisons comme nos confrères. Changeons de sujet. Si la pandémie a changé le regard porté sur la science, elle a aussi profondément bouleversé la manière dont elle se fait. C’est ce que montre Nature dans une série consacrée à la science après le SARS-CoV-2. Dans le sixième épisode, l’auteur nous raconte les changements dans les habitudes des déplacements des professionnels de la recherche.

Cette semaine marquait aussi la deuxième étape du déconfinement. Le Ministère de l’enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a publié mardi un communiqué à propos de la reprise des activités sur site pour les établissements de l’enseignement supérieur. Globalement, l’accès aux laboratoires est désormais autorisés aux doctorants dans le respect des modalités prévues par les établissements et des consignes sanitaires. Idem pour les bibliothèques.

Et aussi

Du côté des jeunes chercheurs, Sciences et Avenir nous raconte l’histoire de Lisa Piccirillo, jeune diplômée de l’Université du Texas. Celle-ci a résolu en quelques jours l’énigme du nœud de Conway, insoluble depuis 50 ans. Ses travaux ont été publiés en mars dans les Annales de Mathématiques.

Le Palais de la Découverte a lancé il y a presque deux mois « Dessine-moi les sciences » du palais de la découverte. Tous les jeudis matins, le centre culturel annonce sur les réseaux sociaux (#DessineMoiLesSciences sur Twitter) une thématique et invite tout ceux qui le souhaitent à dessiner sur le sujet. Le semaine dernière, le thème était le clitoris.

Le dessin de Naïs, très remarqué sur Twitter

Pour la neuvième semaine, le sujet est la foudre. A vos crayons !


Focus sur “No free view ? No review !”

“No free view ? No review !” :  publié il y a un mois, ce manifeste est destiné aux professionnels de la recherche et compte aujourd'hui 143 signatures. Leur point commun ? Ils refusent de relire les articles de leurs pairs si ceux-ci sont ensuite publiés dans des revues payantes. Car, selon les signataires du manifeste, ce modèle détourne les financements publics de leurs travaux de recherche vers des éditeurs « parasites », d’autant plus que cette relecture n’est pas rémunérée.

Antoine Amarilli, enseignant-chercheur, sensibilisé à cette question depuis la fin de son doctorat, est à l’origine, avec Antonin Delpeuch, doctorant à l’université d’Oxford, de cette initiative qui prend la forme d’un manifeste en ligne, créé pendant le confinement.

L’objectif du manifeste est de réunir les chercheurs qui partagent cet avis sur les revues scientifiques payantes. « Beaucoup sont d’accord avec ce que dit ce manifeste, mais ne l’expriment pas : “No free view? No review!” leur permet de concrétiser cette prise de position ». Le manifeste doit donc servir à rendre visible et à expliciter ce point de vue. Pour Antoine Amarilli, la relecture par les pairs doit uniquement profiter aux revues en libre accès.


Événements

  • Les assises du tiers secteur de la recherche auront lieu du 29 novembre ou 1er décembre 2020 à Rennes. Les inscriptions sont ouvertes. Organisé par l’association Alliance Sciences Société, l’objectif de cet événement est d’ouvrir le système et les politiques de « recherche et innovation » à toute la société. En savoir plus.
  • La conférence FAIR Heritage : Digital Methods, Scholarly Editing and Tools for Cultural and Natural Heritage se tiendra en ligne, les 17 et 18 juin. Elle est consacrée à plusieurs défis de gestion des données scientifiques. En savoir plus.
  • L'édition 2021 de Science & You se prépare. Un appel à manifestation d'intérêt événements grand public a été lancé.

Wait, what ?

La très sérieuse revue Angewandte Chemie, de la German Chemical Society, a publié une tribune dans laquelle son auteur, le chercheur Tomáš Hudlický, déplore que l’on tente d’améliorer la diversité et l’inclusion dans la recherche. Cela conduirait selon lui, à « discriminer les plus méritants » et organiser des « workshops obligatoires sur l'égalité des genres, l'inclusion [...] ». Après avoir été signalé sur Twitter, l’article a rapidement été retiré, pour ne laisser place qu’à une simple page d’erreur 404. Pas sûr que cela suffise à éteindre le début d'incendie.