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PLACES, l'équipe de recherche qui décortique les collaborations entre journalistes et chercheurs en SHS
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PLACES, l'équipe de recherche qui décortique les collaborations entre journalistes et chercheurs en SHS

Faire travailler ensemble journalistes et chercheurs dans des enquêtes commune n'est pas une idée nouvelle. Mais à quelles conditions ces collaborations sont-elles fructueuses ? C'est l'objet des travaux du projet PLACES.
PLACES, l'équipe de recherche qui décortique les collaborations entre journalistes et chercheurs en SHS

En suivant le travail d'enquête de trois binômes  journaliste/scientifique, les chercheurs du projet PLAteforme Collaborative pour les Enjeux Sociétaux (PLACES) étudient la façon dont ces deux professions collaborent. Entretien avec Alessia Smaniotto, ingénieure d’étude à l’EHESS, coordinatrice du projet PLACES pour OpenEdition Center et doctorante en philosophie des sciences sociales, Jonathan Chibois, post-doctorant sur le projet PLACES et Safouane Abdessalem, journaliste à CaféBabel et participant au projet-pilote « Les frontières de l'extrême ».


Grand Labo : D'où vient l'idée du projet PLACES ?

Jonathan Chibois : L’idée de départ était de trouver les outils à mettre en place pour inviter le monde du journalisme et celui de la recherche académique à travailler ensemble, à briser les barrières qui maintiennent chacune des deux professions dans une espèce d’entre-soi.

Alessia Smaniotto : OpenEdition Center, qui coordonne le projet, a notamment pour objectif de rendre accessible les publications scientifiques et les données, mais aussi d’engager un travail de collaboration avec les citoyens. Ce travail implique aussi de faire mieux connaître la méthode scientifique aux autres professions, notamment les journalistes. Et vice-versa : cela suppose que les chercheuses et chercheurs s'ouvrent aux méthodes spécifiques de ces professionnels. Nous avons donc imaginé des collaborations poussées entre journalistes et chercheurs en sciences sociales pour observer leurs manières d’interagir et, aussi, identifier les enjeux administratifs, techniques et légaux d’une collaboration dans un cadre réel et non plus théorique.

Daniela Trucco et Safouane Abdessalem (© Alexandra Ortiz Caria)

GL : Comment avez-vous construit les projets-pilotes, en partant de cette idée ? Comment les sujets ont-ils été choisis ?

JC : Nous avons laissé  les binômes chercheur-journaliste libres d’expérimenter, voir quels étaient leurs besoins spécifiques, pour pouvoir les observer en situation.

Safouane Abdessalem : L’idée était de créer une enquête collaborative, en intégrant une recherche scientifique à un projet journalistique, et pas de coller un contenu académique sur un reportage qui aurait été mené par ailleurs. J’avais déjà travaillé sur la migration, mais l’intégration du volet scientifique a modifié ma manière de concevoir ce sujet. Nous avons décidé de travailler sur la frontière franco-italienne parce que Daniela, mon binôme, est une experte de la région et de cette zone frontalière. C’était une vraie opportunité.

GL : Concrètement, quels ont été les apports des chercheurs dans ces différentes enquêtes ?

Safouane Abdessalem : L’expertise de Daniela sur les questions migratoires à la frontière franco-italienne et sa connaissance du paysage politique local m’ont permis de visiter des lieux et rencontrer des personnes auxquels il m’aurait été difficile d’accéder seul. J’étais autonome mais nous communiquions régulièrement et avons décidé d’un dispositif d’interview commun. Je commençais l’interview, qu’elle achevait par des questions plus larges. J’ai beaucoup apprécié cette collaboration étroite, cette complicité dans la conduite de l’enquête.

Alessia Smaniotto : La construction d'un dispositif de travail commun, qu'ils aient en propre, était l’enjeu principal du projet. Nous avons été attentifs aux méthodes que les binômes ont mis en place pour collaborer. Il ne fallait ni utiliser les chercheurs comme des informateurs, ni les journalistes comme des vulgarisateurs, mais bien faire une recherche commune impliquant la production de données conjointes, tout en les laissant libres de créer leurs procédés de mutualisation de l’information.

GL : Quelles ont été les différentes difficultés que vous avez rencontrées dans votre collaboration ?

Safouane Abdessalem : J’ai été confronté à deux problèmes. La temporalité, d'abord : l’agenda des personnalités politiques à interviewer et des exigences que j’avais de production du contenu, l’enquête devant paraître avant les élections municipales en mars 2020. Il fallait concilier ces contraintes de temps avec celles de Daniela, qui étaient différentes. Le format de l'enquête, ensuite, a été un sujet épineux. En tant que journaliste, j'avais une obligation de résultat, un article à produire. Les objectifs de Daniela étaient différents. Mais nous avons réussi à concilier ses contraintes et les miennes.

Alessia Smaniotto : La question de la temporalité est centrale, et elle témoigne souvent d'une méconnaissance des pratiques professionnelles. Il existe des enquêtes journalistiques de long terme et des études scientifiques courtes ! L’échéance électorale à laquelle était confronté Safouane posait une limite temporelle, à laquelle les chercheurs des binômes n’étaient pas soumis. Cette contrainte est essentielle pour comprendre certaines difficultés dans la collaboration mais ne l’a pas empêchée dans la mesure ou la publication des enquêtes ne faisait pas partie des obligations de participation à l’étude.

La frontière des extrêmes
Recyclage des identitaires au sein du Rassemblement National, menaces physiques, procédures juridiques et diffusion de fake-news. Notre première enquête transnationale à la frontière franco-italienne sur l’extrême-droite à l’aube des élections municipales.
Le projet Vintimille sur Café Babel

Jonathan Chibois : Les problèmes rencontrés sont selon moi de deux ordres : ceux, internes aux binômes, pour s’accorder sur une manière commune de travailler, et ceux, externes, pour mettre en œuvre le projet. A partir du moment où les gens échangent, la majorité des problèmes disparaissent, car ils prennent source dans les préjugés que chacun forme pour l'autre profession. En ce qui concerne les difficultés du binôme une fois formé, elles sont différentes et méritent une prise en charge particulière : éloignement géographique, précarité professionnelle et financière, gestion du temps et des déplacements.

GL : La parution d’articles ou de podcast est un résultat visible pour les journalistes, qu’en est-il des travaux des chercheurs ?

Jonathan Chibois : Dans les trois projets pilotes, les enquêtes ont d’abord été menées à l’initiative des journalistes. Les chercheurs ont eu une faible prise pour ce qui a été de la conduite des études, et ont éprouvé le besoin de s’effacer au moment de diriger le regard du binôme. Dans les trois cas, les chercheurs ont témoigné du fait que les données récoltées ne sont pas exploitables en tant que telles, car elles émanent de questions fermées incompatibles avec une démarche de recherche ouverte.

Mais cela ne signifie pas que la collaboration aura été vaine. Chercheurs et journalistes ont dit avoir été nourris par cette autre manière de voir les choses et par les contacts échangés. La question se pose de savoir comment connecter des données et constituer un corpus exploitable par les deux professions. Organiser des tours de paroles, des enquêtes séparées, comme ont fait les membres du projet  « Supprimer ses règles ? », qui ont dissociées leurs explorations et toujours mis en commun leurs découvertes et leurs travaux ?

Alessia Smaniotto : Le caractère “exploitable” des données acquises est effectivement en question. Mais qu'entend-on par là ? Ces données font partie d’une enquête préliminaire et peuvent aider à poser des hypothèses, ce qui est une phase aussi essentielle dans une recherche scientifique. En ce qui concerne les préjugés que chaque profession porte sur l'autre, elles peuvent se dissiper, je crois, au gré de véritables collaborations où chacun fait son travail, sans se déguiser en l’autre. On collabore et on regarde l’autre travailler en comprenant ses contraintes.

GL : Quel regard portez-vous sur les collaborations scientifiques-journalistes à l'issue de ces premiers travaux ?

Safouane Abdessalem : Il y a un intérêt commun à travailler ensemble. Aujourd’hui, une information vérifiée met six fois plus de temps à se propager qu’une fake news. Notre époque a besoin de recul et de réflexion sur les grandes questions de société et la recherche scinetifique peut aider les journalistes à fournir ce travail. Plutôt que de vouloir rester entre éditorialistes et journalistes, il faut nous ouvrir sur d’autres corps de métiers, sortir de nos habitudes, pour augmenter la qualité globale de la production journalistique.

Jonathan Chibois : La question est de savoir comment on amène les gens de mondes professionnels différents à travailler ensemble et à se parler. Un projet comme PLACES n’a pas pour ambition de résoudre le problème à lui seul, mais de montrer que des expériences de ce type peuvent marcher, pour donner aux gens envie de le faire aussi.

Alessia Smaniotto : Ces collaborations existent déjà un peu partout, mais elles ne sont pas nommées en tant que telles. Pour une enquête au long cours, on travaille souvent avec des chercheurs ou des praticiens, on réfléchit ensemble. Avec PLACES, nous essayons de comprendre comment ces collaborations fonctionnent, pour les favoriser et rendre plus efficaces. A l'heure actuelle, c'est un enjeu démocratique majeur.


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