Nouvelle illustration des relations parfois tendues qu'entretiennent science et médias, la tribune parue le 15 juillet dernier dans L'Opinion et d'autres titres de presse aura créé suffisamment de remous sur les réseaux sociaux pour qu'on s'interroge : qu'est-ce que l'épisode #NoFakeScience dit de la confiance réciproque que s'accordent chercheurs et journalistes ?


Tout commence sur Twitter par des échanges de personnes qui ne se connaissent guère plus que par tweets interposés. Amateurs de science, médiateurs ou professionnels de la recherche, elles font partie de ces twittos qui s'alarment depuis longtemps du traitement réservé à la science par certains journalistes. La goutte qui fait déborder le vase ? Très certainement le documentaire d'Envoyé Spécial sur le glyphosate du 17 janvier dernier : "Le ton du reportage mais surtout son orientation nous ont scandalisés : le but était visiblement moins d'informer que de persuader les téléspectateurs de quelque chose dont les réalisateurs du documentaire étaient eux-mêmes convaincus" explique Anthony Guihur, docteur en biologie moléculaire végétale, chercheur à l’université de Lausanne, l'un des rédacteurs de la tribune. "Donner la parole à une personnalité aussi illégitime que Seralini est plus que problématique ; la mettre au même niveau que celle d'un expert reconnu est très grave" ajoute Nicolas Minier, doctorant en biologie, lui aussi co-auteur de la tribune.

Le logo du collectif #NoFakeScience

Le travail de rédaction démarre en janvier 2019. En février, la tribune est achevée, après avoir connue de nombreuses versions... dont certaines beaucoup plus corsées que celle finalement publiée. Reste à la faire connaître.

Problème : les premiers médias auxquels s'adresse le collectif pour publier la tribune, comme Le Monde ou Le Figaro - lequel avait pourtant publié l'appel de 124 professionnels de la santé contre les médecines alternatives (#NoFakeMed) avec le résultat final que l'on sait - ne réservent pas le même accueil à la tribune #NoFakeScience.

"Certains journalistes contactés nous ont fait part de leur intérêt pour la tribune" explique Anthony Guihur. "Mais, au final, la rédaction du journal n'y donnait pas suite". Pourquoi ? Les auteurs de la tribune expliquent ne pas avoir obtenus de justifications très claires de la part des journaux concernés. "Et, quand nous en avons reçues," souligne Peha, vulgarisateur scientifique, "les réponses étaient évasives ou tenaient à des considérations techniques, à un planning éditorial chargé."

Certes, demander à un journal de publier une tribune qui critique le travail des journalistes ne relève pas sur le papier de l'exercice de communication publique le plus aisé.

A la différence de l'appel des 124 sur l'homéopathie, résultat d'un échange sur Twitter entre Soline Roy du Figaro Santé et des vulgarisateurs scientifiques, la démarche, dans le cas de #NoFakeScience, a été inverse : ce sont des scientifiques et des vulgarisateurs qui, leur texte sous le bras, sont venus frapper à la porte des journaux. Peut-on penser que la diffusion de la tribune aurait connu une trajectoire différente si, dès les premières étapes de sa rédaction, les premiers auteurs y avaient associés des journalistes scientifiques reconnus ?

Toujours est-il que, face à ces premières déconvenues, le collectif s'interroge, se remet en cause. Qu'est-ce qui, dans le texte, peut bien paraître si problématique ? Ils modifient un peu leur copie et la raccourcissent légèrement. Puis, faute de trouver un relais auprès des médias initialement contactés, se tournent vers d'autres journaux. Et parviennent, le 15 juillet dernier, à publier le texte.

Réactions

Texte qui ne va pas tarder à faire parler de lui mais pas tout à fait dans le sens que les rédacteurs de la tribune espéraient sans doute, ainsi que nous le pressentions alors. Certes, les premières signatures affluent assez vite et des vulgarisateurs influents, comme Léo Grasset ou Sébastien Carassou, la soutiennent, accélérant sa diffusion.

Rapidement, toutefois, de premières critiques fusent sur le réseau social à l'oiseau bleu. "Certains journalistes scientifiques - et pas les moins bons, c'est un comble ! - ont interprété cette tribune comme une attaque directe à leur encontre. Ce n'était vraiment pas le cas. Notre intention était d'alerter sur des dérives systémiques" précise Laure Dasinieres, consultante en communication et membre du collectif.

Dans les reproches adressés aux auteurs de la tribune, on trouve de tout, et sur tous les tons, du plus acerbe ou plus bienveillant : de publier une tribune qui appelle à déidéologiser la science dans un journal avec une orientation idéologique bien ancrée, d'utiliser de l'écriture inclusive, de ne pas avoir de représentants de sciences humaines et sociales, l'appartenance de certains twittos soutenant le hashtag #NoFakeScience à des mouvances ultra-droitières. L'emploi du "Nous, scientifiques" dans le titre du texte en a aussi fait tiquer certains. "Je trouve cette critique infondée", explique Nicolas Minier. "En intitulant la tribune ainsi, nous ne prétendions évidemment pas représenter à nous seuls la communauté des chercheurs ! Mais seulement préciser que nous nous exprimions en tant que scientifiques." En réponse à ces critiques, le collectif décide de rédiger une FAQ.

Et après ?

La tribune #NoFakeScience est-elle un succès, au sens où elle aurait fait avancer la question de la qualité du journalisme scientifique, du rôle des médias dans l'information scientifique, du dialogue entre chercheurs et journalistes ? Il est peut-être un peu tôt pour le dire. Ce que l'on peut remarquer tout de suite, en revanche, c'est l'extrême sensibilité de ces sujets et la difficulté qu'il peut y avoir, parfois, à échanger sereinement sur des questions de bon sens. Sans faire offense aux auteurs, que la tribune #NoFakeScience ne soit pas le texte le mieux écrit ni le moins maladroit de l'histoire des prises des positions publiques, c'est l'évidence.

Mais que ce texte bien intentionné ait pu susciter parfois de la méfiance ou de l'incrédulité de la part de personnes qui, pourtant, pensent eux aussi que les médias n'assument pas toujours correctement leur mission d'information des publics sur les sujets de science, voilà qui doit donner à penser. Quelque chose est cassé et, oui, c'est bien de confiance collective dont il s'agit. De confiance collective et de définition même, peut-être, de ce qu'est une information scientifique valide. Tout se passe comme si cette définition n'était pas la même pour tout le monde et que la ligne de séparation sur cette question n'était pas à chercher entre, d'un côté, les scientifiques et, de l'autre, les journalistes - ce serait trop simple.

Paru hier, l'article des Décodeurs du journal Le Monde qui, en substance, critique les exemples de consensus scientifiques choisis par les auteurs de la tribune, ne jouera probablement pas le rôle d'épilogue à l'épisode. Il a lui-même déclenché une vague de commentaires souvent ironiques, parfois scandalisés, de la part de soutiens de la tribune. Ce matin, le compte Twitter du collectif annonçait avoir demandé un droit de réponse.

"A suivre", conclut le tweet des signataires de la tribune. Avec plus de 3940 signatures à son actif et plus de 10.500 followers réunis sur son compte Twitter en quinze jours, le collectif n'entend pas s'arrêter là. Au-delà du droit de réponse demandé au Monde, c'est à des actions plus concrètes qu'il réfléchit actuellement.

Sans que rien ne soit encore décidé, l'idée pourrait être d'organiser dans les prochains mois des rencontres entre journalistes et scientifiques faisant notamment intervenir des chercheurs en science de l'information et de la communication, des historiens des médias, etc. Probablement une bonne façon de crever l'abcès. Car - et c'est là un consensus qui sera on l'espère unanime - entre scientifiques et journalistes, il y a urgence à se parler.