Après la LPPR, où en est le "tiers secteur" de la recherche ?

Où en est la quête de reconnaissance des acteurs du tiers secteur de la recherche, à la veille de ses assises numériques qui se tiennent à la fin du mois ? Debrief de notre live du mardi 24 novembre.

Après la LPPR, où en est le "tiers secteur" de la recherche ?

« Tiers secteur » de la recherche ? L'expression semblera sibylline à certains. Elle désigne cette myriade de coopératives, d'associations, de PME, qui travaillent avec des chercheurs issus d'institutions de recherche publique ou privée sur des sujets en lien avec l’économie solidaire et sociale, l’inclusion des territoires, la santé, l’environnement, etc.

Vous savez ce qu'est un fablab ? La Fondation Taras Expéditions ? Inversons la Classe ? La Fing ? Coopaname ? La FNES ? Alors vous connaissez le tiers secteur de la recherche.

Bien qu’ils prennent part à l’effort de production nationale des connaissances, ces acteurs demeurent en France dans l’angle mort des politiques scientifiques depuis des décennies. Ils demandent aujourd’hui à être reconnus pour ce qu’ils sont, et souhaitent que la puissance publique leur accorde les moyens nécessaires pour se coordonner et capitaliser les savoirs produits en leur sein.

Grand Labo Live du mardi 24 novembre

Alors que les assises du tiers secteur de la recherche se tiennent en ligne dans quelques jours, nous recevions ce mardi 24 novembre cinq invités pour évoquer cette quête de reconnaissance : Lionel Larqué, délégué général de l'Alliance sciences sociétés (ALLISS) ; Geneviève Fontaine, initiatrice du Pôle Territorial de Coopération Économique TETRIS, Mélanie Marcel, créatrice de SoScience, Matei Gheorghiu, maître de conférences associé à l'Université de Caen Normandie et coordinateur du conseil scientifique du Réseau Français de Fablabs, et Thomas Landrain, cofondateur de la startup Just One Giant Lab.

LPPR et tiers secteur

Si, depuis le milieu des années 2000, les ministères chargés de l'enseignement supérieur et de la recherche « ne saisissent pas l'objet dont nous sommes porteurs ; voire le refusent idéologiquement », explique Lionel Larqué, alors la LPPR était une occasion en or pour ces acteurs de faire avancer leur cause.

Quel bilan tirer de dix-neuf mois de discussions, de débats, dont l'un des moments forts aura été, en janvier dernier, l'audition organisée à l'Assemblée Nationale sous l'égide du député Kerlogot ?

LPPR : à la veille des débats parlementaires, le “tiers secteur de la recherche” prépare le combat pour sa pleine reconnaissance institutionnelle
Veillée d’armes à l’Assemblée nationale, lundi 20 janvier, des représentants du tiers secteur de la recherche, qui misent sur la LPPR pour se voir enfin pleinement reconnaitre.
Notre article sur les débats du 20 janvier dernier à l'Assemblée Nationale

Après avoir pourtant obtenu de la part du cabinet de la Ministre, en février dernier, que les idées défendues par ALLISS trouvent une traduction concrète dans la LPPR, Lionel Larqué déplore qu'« on se retrouve avec un texte extrêmement régressif ». La notion de tiers secteur de la recherche y brille par son absence.

Plus grave, les rapports entre science et société sont rapidement abordés dans la loi au détour d'un paragraphe du rapport annexé dont le titre même - « perte de rationalités dans nos sociétés » - en dit long, selon Lionel Larqué, pour qui cette formulation postule une méfiance, une incompréhension des citoyens français à l'endroit des sciences. Cette approche, largement inspirée du modèle du déficit, interdirait d'imaginer des politiques qui renouvelleraient les liens entre chercheurs, citoyens, entreprises, acteurs du développement solidaire et social, etc. : « quand on pense que les citoyens français sont un peu décérébrés (...), irrationnels, on construit des politiques publiques pour contenir cela, on est complètement à rebours de la réalité. »

Espoirs de reconnaissance douchés par la LPPR, donc ? Pas tout à fait. Lionel Larqué l'assure : ces mois passés à rencontrer et à débattre avec des parlementaires auront été décisifs pour leur faire prendre conscience de la pertinence comme de la légitimité des attentes du mouvement incarné, entre autres, par ALLISS.

Créer des ponts

Si, après le vote de la LPPR, on n'en revient pas au point de départ, il reste cependant beaucoup à faire pour que recherche académique et industrielle, d'un côté, et acteurs du tiers secteur de la recherche, de l'autre, travaillent mieux ensemble. Rapprocher ces écosystèmes pour les faire avancer sur le chemin d'une innovation et d'une science « responsables », c'est l'une des missions que s'est donnée Mélanie Marcel, fondatrice de SoScience.

La question, pour elle, est de savoir « comment mettre le système de recherche et de production de savoirs au service de la société, et en particulier des enjeux de société, des questions sociales et environnementales ? ». Pour accompagner sur ce chemin les chercheurs des services R&D des entreprises comme ceux des institutions publiques, SoScience a mis au point une panoplie d'outils, qui vont du guide de bonnes pratiques au conseil.

Au-delà, c'est vers un changement radical de culture qu'il faut aller, selon Mélanie Marcel. Elle déplore notamment que la valorisation des travaux de recherche reste strictement comprise sous l'angle économique. On investit des moyens humains et financiers importants pour inciter et aider les chercheurs à valoriser économiquement leurs travaux de recherche, en créant ou en rejoignant des startups. Ne devrait-on pas en faire autant pour les accompagner dans la valorisation de leurs travaux dans les champs sociaux et environnementaux, pour ne citer qu'eux ?

Mais « pour qu'il y ait un transfert, il faut d'abord qu'il y ait une rencontre », note Mélanie Marcel, qui précise : « il faut des lieux, des événements, qui permettent à ces acteurs de se rencontrer et de se connaître ». Et encore faut-il, aussi, que le dialogue parte sur de bonnes bases... Significatif, de ce point de vue, est l'exemple de ce programme d'open innovation qui s'est tenu il y a peu à Amsterdam sur le thème des OGM. Les organisateurs y avaient invités des représentants de la société civile sur la question de leur acceptabilité. En vain. « C'est que la question était mal posée, parce que la question était déjà posée », observe Mélanie Marcel.

Chercheuse « embarquée »

Ne pas préjuger des questions, et accepter qu'elles fassent l'objet d'une co-élaboration, c'est justement l'un des chevaux de bataille de Geneviève Fontaine. Chercheuse à l'Institut Godin, elle est à l'initiative du Pôle Territorial de Coopération Économique TETRIS. Cette société coopérative d'intérêt collectif a été lancée « autour du projet de mettre la recherche, sous toutes ses formes, au cœur d'une dynamique collective d'acteurs sur un territoire » pour trouver des solutions partagées de transition écologique.

Geneviève Fontaine, économiste de formation, se définit elle-même volontiers comme une « chercheuse embarquée ». A l'entrée de ce tiers-lieu, les chercheurs sont invités à mettre de côté leur « illusion de neutralité ». Pas toujours facile, pour les chercheurs académiques qui viennent étudier le fonctionnement de TETRIS, de quitter la posture du scientifique qui ne fait qu'observer, et se laisser convaincre qu'ils font partie intégrante de l'aventure. Passé ce cap, pourtant, les jeunes chercheurs comme chercheurs en fin de carrière disent trouver dans cette collaboration un façon de réoxygéner leurs pratiques de recherche, de se permettre ce pas-de-côté scientifique que les rythmes actuels de fabrique de la science ne permettent plus toujours d'avoir.

Le dialogue, certes, n'y est pas toujours simple. Il y a, d'abord, la critique de la « double casquette » : comment prétendre étudier un lieu ou un dispositif tout en y prenant part soi-même ? Ensuite, faire coïncider les attentes des uns avec celles des autres est parfois difficile. Ainsi, à l'issue d'une université éphémère organisée à TETRIS, les chercheurs étaient ravis : ils avaient trouvé de nouvelles questions de recherche. Certains acteurs, eux, s'avouaient déçus que l'événement s'achève sans un plan d'actions concrètes. « Là, nous avons vraiment ressenti un écart en termes de finalité et de temporalité » se souvient Geneviève Fontaine. Il y a, enfin, la question de la légitimité. Des élus, techniciens des collectivités locales ou même chercheurs académiques considèrent encore que les chercheurs qui travaillent à TETRIS ne sont pas de vrais chercheurs. Comprendre : quelqu'un qui fait partie d'un laboratoire à l'université.

Nouveaux espaces

Car le chemin vers la reconnaissance du tiers secteur de la recherche passe par une remise en cause de ce cantonnement exclusif de la science aux cadres habituels, institutionnels ou privés. Matei Gheorghiu l'observe : la massification de l'enseignement supérieur, associée à l'insuffisance des postes et des moyens, conduit selon lui les institutions, au premier rang desquelles les universités, à ne pouvoir qu'imparfaitement assumer une médiation entre citoyens et enjeux techniques et scientifiques. D'où l'apparition de tiers-lieux comme les fablabs, et autres makerspaces, hackerspaces, ateliers de fabrication numérique... « Par réaction, ces espaces émergent ou se greffent sur des initiatives qui préexistaient. On y fait à la fois de la médiation scientifique, de la sensibilisation et de la socialisation à la technique et de la technique. C'est-à-dire qu'on transporte les problèmes techniques dans des problématiques sociales ».

Pour Thomas Landrain, en 2020, le lieu où par excellence peut s'organiser ce dialogue, c'est Internet. Il y a environ deux ans, il a cofondé Just One Giant Lab (JOGL), une organisation à but non lucratif dont le slogan est « Apprendre et résoudre ensemble ». Au travers d'une plateforme en ligne, ouverte et participative, JOGL entend réunir citoyens, associatifs, industriels, startups, scientifiques autour d'enjeux largement définis sur la base des Objectifs de Développement Durable fixés par l'ONU. Dans une dynamique horizontale, le but est notamment de permettre aux personnes qui ne sont pas des professionnels de la recherche de solliciter ces derniers sur des problèmes locaux concrets.

« Les institutions actuelles de recherche privée comme publique ne sont pas équipées pour interagir avec les communautés », estime Thomas Landrain. « Au lieu d'essayer d'adapter à tout prix les structures existantes, nous avons voulu en créer une nouvelle avec JOGL, en essayant de réunir les communautés locales à l'échelle de la planète. » Avec Open Covid 19, lancée en février, JOGL tient « sa preuve de concept ». L'initiative a mobilisé environ 4 000 personnes. Elle a débouché sur une centaine de projets actifs, dont certains portent sur des tests de diagnostic open source et se retrouvent aujourd'hui en demie finale de XPrize, une compétition d'innovation internationale.

“Just One Giant Lab”, la plate-forme de recherche participative qui veut sauver le monde
Et si la recherche dépassait les frontières des institutions scientifiques ? Et si chaque citoyen pouvait participer à un programme de recherche d’intérêt général ? Bienvenue chez JOGL.
Notre reportage sur JOGL

L'émancipation du tiers secteur de la recherche se poursuivra-t-elle dans les temps à venir ? Porte-t-elle en germe l'avènement de nouvelles formes de recherche scientifique, dans laquelle celle-ci se serait émancipée du cadre des organismes de recherche étatiques et de la R&D industrielle nés après-guerre ? Ou bien l'expression restera-t-elle cantonnée à désigner une science buissonnière, identifiée sans être vraiment reconnue ?

On n'avancera ici aucune certitude. Sauf, peut-être, celle-ci : dans les débats à venir sur la science du futur, sur son impact et son organisation, il faudra compter avec la détermination des promoteurs du tiers secteur de la recherche, qui reste, à l'évidence, intacte.

Quelques liens :