Et si l'avenir du peer-reviewing devait s'imaginer à l'écart des grands éditeurs scientifiques privés ? C'est l'une des convictions de Denis Bourguet, chercheur au Centre de Biologie pour la Gestion des Populations à l'INRAE. Il est l'un des fondateurs de la plateforme Peer Community In, un système de recommandation public et gratuit des preprints.


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Grand Labo : Quel est le principe de Peer Community In ?

Denis Bourguet : Peer Community In est une plateforme gratuite en accès libre qui permet aux auteurs ayant déposé le manuscrit de leur article sur un serveur de preprints - comme BioRxiv, par exemple - d’en obtenir l’évaluation et la recommandation par une procédure rigoureuse de peer reviewing, et d'en faire une référence à part entière. PCI adopte un système de peer reviewing utilisé classiquement par les journaux scientifiques. Chaque article est peer-reviewé deux à trois fois avant qu'un éditeur associé, que nous appelons "recommandeur", prenne une décision éditoriale. Comme dans les journaux et revues scientifiques classiques, il peut demander aux auteurs de faire des révisions, rejeter l'article, ou l'accepter.

GL : La plateforme PCI est-elle inspirée d'autres initiatives, notamment étrangères ?

Denis Bourguet : Pas vraiment. Des projets similaires ont été mis en place mais sans avoir toutes les caractéristiques de PCI. Ces initiatives s’inscrivent la plupart du temps dans une démarche de for profit ou, tout du moins, s’intègrent dans le système actuel marchand. Aucune, à ma connaissance, ne propose une alternative comme la nôtre. Quand nous avons lancé PCI, peu de choses existaient dans ce domaine. Il y avait éventuellement des plateformes d'open review, mais sans la dimension formelle et rigoureuse du process de peer-reviewing de PCI.

GL : D’où vient votre implication personnelle, en tant que chercheur, dans ces sujets ?

Denis Bourguet : Tout part, en définitive, d’une indignation, partagée avec beaucoup d’autres chercheuses et chercheurs : celle que l’on ressent en découvrant le coût exorbitant des abonnements que paient nos institutions aux revues commerciales. Quand on connaît ces coûts et les marges des éditeurs privés, on se convainc sans peine que des alternatives au modèle d'édition scientifique qui prévaut aujourd’hui doivent être trouvées.

GL : Maintenir une plateforme comme Peer Community In, cela coûte cher ?

Denis Bourguet : Non. Une plateforme communautaire comme  PCI coûte environ 5000 euros seulement par an. C'est à peu près le prix de deux APC - frais de publication d’un article - dans une revue scientifique commerciale.

GL : Et s'agissant de sa gouvernance ?

Denis Bourguet : C'est une association loi 1901. Nous avons voulu quelque chose de simple, sans salarié à l'heure actuelle, pour border juridiquement le projet, avec l'idée que ces statuts empêchent toute possibilité de rachat. Nous sommes définitivement non-commercial et non-profit.

GL : D’autres plateformes dédiées à d'autres disciplines verront-elles le jour ?

Denis Bourguet : La plateforme a été lancée en janvier 2017 avec Peer Community In Evolutionary Biology. Il existe aujourd'hui six domaines - ecology, paleontology, genomics... - et six autres sont en préparation, qui devraient voir le jour en 2020. Certains de ces nouveaux domaines seront proches des domaines actuels, comme la future communauté PCI Mathematical and computational biology ; d'autres inaugureront une ouverture sur les sciences humaines et sociales, comme la communauté PCI sur la préhistoire, PCI prehistory.

GL : PCI se développe, c'est donc un succès ?

Denis Bourguet : Le nombre de manuscrits soumis sur la plateforme reste relativement timoré - disons qu'il se stabilise. En revanche, le nombre de chercheurs prêts à évaluer les manuscrits et à jouer le rôle de “recommandeurs” s'accroît. De plus en plus de monde adhère à ce projet.

GL : Relire et évaluer un article prend du temps. Est-il difficile de convaincre des chercheurs de peer-reviewer des articles pour PCI plutôt que pour des revues qui ont pignon sur rue depuis des dizaines d'années ?

Denis Bourguet : Non, il n'est pas très difficile de trouver des reviewers. Finalement, quitte à consacrer du temps à relire des papiers, pourquoi ne pas le faire au profit d'une plateforme vertueuse, en termes financiers et éthiques, plutôt que de le faire pour des journaux à buts commerciaux ? C'est ce que se disent ces chercheuses et chercheurs.

Screenshot d'un article peer-reviewé sur PCI

GL : Vous recrutez donc sans peine de nouveaux reviewers ?

Denis Bourguet : Les chercheurs sont très remontés contre le système. De plus, quand il s'agit d'évaluer un chercheur pour lui accorder un financement ou un avancement, par exemple, avoir peer-reviewé un article sur une plateforme alternative en open source comme PCI est tout aussi valorisable que d'avoir peer-reviewé dans le cadre habituel d'une revue comme les Proceedings de Londres... dans un cas ce sera plus vertueux, dans un autre cas plus prestigieux. C'est surtout sur la soumission d'articles sur PCI qu'il nous faut progresser.

GL : Justement, quels pourraient être les leviers à actionner pour inciter les chercheurs à soumettre plus spontanément leurs articles sur une plateforme comme PCI ?

Denis Bourguet : Il faudrait une reconnaissance des comités d'évaluation, que ce soit de promotion, de recrutement ou de financement. Ces comités doivent arrêter de travailler avec l'impact factor comme tout horizon. Ils devraient le faire, déjà, dès lors que l'institution dont ces comités dépendent ont signé la Declaration on Research Assessment de San Francisco (DORA).

GL : Certes. Mais la recherche est internationale...

Denis Bourguet : Il ne s'agit pas simplement de convaincre les comités d'évaluation français, mais bien de faire remonter cela à l'échelle internationale. Il faut par exemple convaincre l'European Research Council de la valeur des systèmes alternatifs de recommandation tels que PCI, qui n'ont sur le plan de la rigueur scientifique rien à envier aux journaux et revues scientifiques classiques.

GL : Quelle animation de la communauté ? Quelle organisation ?

Denis Bourguet : Nous sommes trois, quatre sur le projet. Avec Thomas Guillemaud, et en accord avec l'INRAE, nous dédions une grande partie de notre temps à ce projet. Exactement comme les journaux scientifiques classiques, d'ailleurs, ont recours à ce faux bénévolat. C'est du travail de chercheur qui est dévolu peer-reviewing. Les institutions acceptent complètement que leurs chercheurs participent au monde de l'édition scientifique.

GL : Comment voyez-vous le future de  PCI ?

Denis Bourguet : L'idée est de grandir, et d'accroître le volume de papiers acceptés sur PCI. Plus on recommandera de papiers, plus le système sera reconnu et reconnu par la communauté scientifique comme une forme normale de peer-reviewing. Mais pas question de faire une usine à gaz, qui finit par coûter très cher.

GL : Mais, pour grandir, il faut des ressources, humaines, financières...

Denis Bourguet : C'est vrai. L'INRAE va prochainement beaucoup nous aider en mettant à notre disposition un managing editor. Des des financements nous sont accordés par des organismes partenaires. Et nous allons répondre au Fonds national pour la science ouverte.

GL : Ces dernières années, la science ouverte a libéré les énergies créatrices des chercheurs. Pour vous, la multiplicité des plateformes en ce domaine est-elle un risque de dispersion, d'inefficacité globale face aux acteurs de l'édition scientifique privée, bien organisés ?

Denis Bourguet : Il y a deux façons de voir cette multiplicité d'initiatives. On peut se dire que ces actions sont dispersées et qu'il faudrait les regrouper. On peut aussi estimer que cette diversité permettra de voir émerger un système alternatif crédible et pleinement utilisé par les communautés. Bien sûr, nous espérons que ce soit PCI. Mais chaque initiative suscite chez les chercheurs une envie de publier autrement. C'est, en soi, une bonne chose.


Crédit Photo : Martin Grandjean / A force-based network visualization

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